Hommage à Monique Schlienger

Monique Schlienger

Si elle ne finissait jamais ses phrases, c’est que mille créations jaillissaient de sa tête. Si elle perdait parfois un objet, c’est parce qu’une idée accaparait son esprit. Un esprit qu’elle avait vif, joyeux et généreux. Pas de secret de parfumeurs chez Monique, elle donnait tout à ses élèves et apprentis : évocations, astuces, anecdotes… Il faut dire qu’en créant Cinquième Sens, elle en a formé du monde. Il fallait du caractère pour s’imposer comme femme dans ce milieu à l’époque. Elle le fit avec pugnacité, créativité et bienveillance. La parfumerie lui doit beaucoup : pyramide olfactive, pédagogie, de belles formules – le Vetiver original d’Annick Goutal, les Triplés, Emilio Robba… Elle est partie en 2016, comme tant d’artistes de référence, discrètement nous laissant tous, élèves et collaboratrices, tristement orphelins.

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Un après-midi à Drouot

Vente « Les Saturnales du parfum ».

(ou comment se ruiner rapidement en flacons de parfums)

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Lundi 28 novembre, 19h30 : appel inconnu, je décroche ? C’est Jean-Marie Martin Hattemberg, expert et collectionneur de parfums. Il répond à mon SOS pour savoir comment se passe une vente à Drouot. Lundi prochain se déroule en effet une très belle vente de flacons anciens, avec une thématique qui résume bien l’année 2016 : « sous le signe de Grasse ». Comment ça marche ? « Tout le monde peut venir, et enchérir, il suffit d’avoir de quoi payer, et faire un signe de la main. Attention, il ne faut pas oublier les frais de 24% de TVA + frais d’acquisition. » Tout se vend en parfum, de la miniature au flacon ancien, en passant par les PLV, mais à quel prix ? « Il y a des modes, les marques comme Nina Ricci, Lancôme et Dior ont la côte en ce moment. Après, il y a des collectionneurs qui achètent par téléphone ou internet de partout : France, Etats-Unis, Canada, cela fait monter les prix. Mais venez samedi : les objets seront exposés dans la salle 7 de Drouot de 11h à 18h. » Ah oui, je serai là !

Samedi 3 décembre : Les objets sont bien là, merveilles orphelines en attente d’un acquéreur. La salle se remplit doucement, experts et collectionneurs. On repère vite les habitués, des personnes échappées d’un autre siècle, qui décortiquent et notent chaque flacon. Des étudiants de la profession passent, je reconnais 2-3 élèves de l’ESP. Et il y a quelques étrangers, du Qatar notamment. Tout le monde s’observe, on est tous concurrents finalement, ambiance… On m’a toujours appris que pour vendre un produit, il suffit de le mettre dans les mains du client. C’est exactement ce que propose Jean-Marie : « c’est important de voir les produits avant de les acheter, voir leurs qualités comme leurs défauts ». Quelle expérience émouvante de sentir les flacons avec leurs jus d’origine, noirci, tapé, mais toujours là. Erreur fatale, je demande à voir quelques poudriers, flacons de Coty, des Fontaines Parfumées… La tentation a commencé.

Dimanche 4 dec : je ne pense qu’à ça. Et si le coffret Coty me passe sous le nez ? (sans y rester). Jusqu’à combien suis-je prête à mettre ? Et si les US renchérissent ? et le Qatar?

Lundi 5 dec : 9h30, je suis plutôt calme, concentrée sur une présentation à faire, j’arrive à ne pas trop y penser. 13h, la pression monte, je retrouve un ami dans un café, c’est lui qui m’a donné envie de venir « allez, c’est Noël » m’encourage-t-il. 14h, on entre dans une salle rouge. Il y a du monde, (trop) et pas assez de chaises. Jean-Marie et la maison de vente LOMBRAIL-TEUCQUAM m’ont réservé un siège devant, « pas trop loin car je n’ai pas la voix qui porte… » Très prévenant. Les ventes se font plutôt vite, donc il ne faut pas trop réfléchir (OK, lever la main sans réfléchir, ça, c’est dans mes cordes). On m’avait conseillé de prendre un petit lot avant celui qui m’intéressait, juste comme ça, pour m’entraîner, histoire de ne pas me mettre la pression sur le Coty. D’accord, un flacon Jicky, bim. Oups, c’est qu’il est sensible à une petite main levée le commissaire, trop tard… c’est pour moi.

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De magnifiques pièces passent, des parfums de marques disparues et aux noms désuets. Des curiosités, comme les manchettes-nécessaire à beauté, des flacons rares, parfois kitch, en tout cas témoins d’une époque, et surtout de très belles pièces. Existe-t-il beaucoup de marques endormies? « oui, beaucoup« , répond Jean-Marie, « elles se font maintenant racheter par des fonds étrangers : du Moyen-Orient ou de Chine… C’est pour cela que ce type de vente a beaucoup de succès. »

CotyÇa y est, c’est le tour de mon coffret Coty : étonnamment, nous ne sommes pas nombreux dessus. « Sans regret ? » demande le commissaire. Non non, vite, allez, frappe ! « Adjugé ! » il est pour moi. :-). Je vais pouvoir ressentir l’Emeraude version originale, puisque son flacon s’ouvre. Les autres parfums :  « A Suma », « l’Aimant », » Origan », « Météor » et « Chypre » sont scellés par le parfum lui-même. « Certains les ouvrent avec une flamme » me précise Jean-Marie. Moi je n’oserai pas, et je crois que j’aime bien l’idée que le parfum est là, chez moi, mais que personne ne peut les sentir…

Le problème lors d’une vente, c’est qu’une fois qu’on est parti, c’est dur de s’arrêter. Après 3 heures (et quelques broutilles achetées), je passe à la caisse. Oups ! Ah oui, le fameux effet « +24% » de taxes ». On m’avait prévenue.

Dernière petite blague, ah ah, la carte bleue ne passe pas. Évidemment, j’ai largement dépassé le plafond… (Honte surprême). Mais ils n’ont pas l’air de se formaliser, l’habitude, sans doute, de voir passer des débutants. Il faudra donc que je reparte chez moi sans mes emplettes. Qu’importe l’ivresse, pourvu qu’on ait le flacon, avait prédit Jean-Marie ; cet après-midi, j’ai bien eu les deux !

http://www.lombrail-teucquam.com/

 

Le parfum au Mondial de l’Automobile 2016

Deux ans se sont passés depuis le dernier mondial et le périmètre a bien changé… Expériences immersives, casques 3D, talons aiguilles des hôtesses troqués pour des baskets, écrans géants et musiques lounge… L’heure est à l’expérience immersive.

Le parfum a tout à y gagner, et joue son rôle de valorisation des services proposés au passager. Choisir son mode de conduite, son ambiance et maintenant son parfum… La fragrance devient indispensable lorsque l’on parle « haut de gamme ». Voici un petit parcours au pas de course du salon, le nez en alerte…

PEUGEOT : Séquence Emotion

IMG_8407La marque invite à découvrir l’univers magique du modèle SUV 3008. Deux ambiances, deux parfums : Harmony Wood aux notes boisées relaxantes ; Aerodrive, splash de fraîcheur pour un vrai coup de boost.

IMG_8421Une vidéo met en scène Antoine Lie, senior parfumeur chez Takasago qui a oeuvré sur ces créations… On vibre, on s’émeut… Mais nous ne sommes pas objectifs… Est-ce le plaisir de voir nos créations si joliment mises en scène ? (merci Scentys)

IMG_8411Passage élégant dans l’espace boutique, là encore Cosmic Cuir, le parfum signature de la marque nous accompagne et prolonge l’expérience, accord asphalte chaud, sillage irisé.

IMG_8425On finit par l’expérience du véhicule, choix de l’un des trois parfums, l’interface est simple, un vrai bonheur…

DS : Elégance rétro

IMG_8429Effet wahou assuré avec cette mise en scène feutrée. On passe de pièces en pièces, enveloppés dans le sillage du parfum DS World. Duo de gingembre et cardamome sur fond de vétiver musqué… Copyright Antoine Lie (et nous aussi :-))

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OPEL : Ludique

IMG_8462Une belle mise en avant des créations Azur Fragrances. L’occasion de découvrir le 3 ème petit dernier : Purifying Essence (cette fois c’est pas nous, mais c’est très bien quand même ;-))

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BMW : Sobriété et élégance

IMG_8456Une PLV révèle tout en discrétion les quatre parfums développés par Annabelle Coffinet, à l’origine du projet chez BMW. Ces quatre parfums sont proposés dans la Série 7.

Que ce soit dans le véhicule ou en ambiance, le parfum a enfin acquis son statut d’élément indispensable à une « expérience client » réussie.

Vivement le prochain mondial que toutes les autres marques viennent nous rejoindre !…

 

Papier d’Arménie

IMG_0212Il est rare d’avoir l’occasion de découvrir les secrets d’une institution. La maison Papier d’Arménie nous a ouvert les portes de son usine de Montrouge pour nous dévoiler la fabrication de son célèbre papier.
Impossible de se tromper de rue, la manufacture diffuse des effluves de rose et de benjoin dans toutes les ruelles alentours. L’esprit familial est frappant, seulement 12 employés, une loyauté à toute épreuve envers la directrice, Mme Mireille Schvartz, arrière petite fille du fondateur. Philippe Saconney, responsable de production (et guide pour la matinée) se charge de nous raconter l’histoire de la maison. Il y a exactement 131 ans, lors d’un voyage en Arménie, Auguste Ponsot remarque que les habitants brûlent du benjoin pour parfumer et purifier leur maison. Il importe l’idée en France et met au point la méthode de fabrication avec un pharmacien nommé Henri Rivier. Le benjoin est d’abord dissout dans un solvant avant d’être agrémenté d’autres matières premières tenues secrètes. (le parfum contiendrait 98% de benjoin).

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130 ans après, c’est exactement le même procédé qu’autrefois. Tout est question de savoir-faire. Soigneusement sélectionné pour sa qualité de fibre naturelle, le papier est acheté en Suède, et imprimé d’une encre spécifique. Les feuilles sont trempées dans une solution saline qui les prépare à la combustion, puis séchées pendant trois à quatre jours sur des grilles. Elles sont ensuite immergées dans la solution parfumée de benjoin.

IMG_7562Imbibées, essorées à la main, les feuilles sont placées une par une dans un four durant 20 minutes pour faire évaporer l’alcool. (il s’agit d’anciens séchoirs à viande pour l’anecdote). La magie opère, les feuilles se teintent de la mythique couleur « vieux rose » et embaument délicieusement.

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Jusque dans les années 2000, toutes les feuilles étaient pliées et agrafées par les employés. Aujourd’hui, la machinerie a pris le relais des petites mains.

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Les grandes feuilles de papier sont tout d’abord poinçonnées par une pimpante machine de 1963, transformée par une société toulousaine. Elles sont ensuite reliées en carnet puis découpées. Chaque feuille permet la création de 4 carnets, stockés pendant deux mois, fidèlement à la tradition.
En 2007, Mireille Svartz et Francis Kurkdjian se rencontrent, on célèbre alors l’année de l’Arménie. Un nouveau parfum voit le jour, aux notes plus mystiques et orientalistes. Son histoire rend hommage à l’héritage de la maison, c’est une version modernisée de l’illustration du disparu Papier d’Orient. Trois ans plus tard, leur collaboration se renouvelle avec le parfum à la Rose, un jolis succès. « Bientôt, d’autres complèteront cette collection » nous annonce-t-on à demi mots.FullSizeRender
Il se vend aujourd’hui près de 2,5 millions de carnets par an. Son prix modeste, son héritage au charme désuet, et la collaboration avec un parfumeur de renom leur ont ouvert de nombreuses portes en France et à l’étranger. « On ne connaît pas la crise » s’enthousiasme Philippe Saconney… une entreprise familiale, fidèle à ses valeurs, sollicitant au maximum les petites entreprises françaises… 130 ans que ce point incandescent nous parfume !

The Harmonist

The Harmonist Paris 4Inspiré de la philosophie asiatique, The Harmonist repose sur l’équilibre de cinq énergies fondamentales, cinq éléments qui se répondent : eau, bois, feu, terre, métal.
Entrer chez The Harmonist, c’est tout d’abord être submergé par une lumière éclatante. Construite sur le principe du Feng Shui, la marque s’appuie sur le Yin et le Yang dans un espace rythmé de contrastes : chaud et froid, blanc et noir, modernité et philosophie ancestrale… Des matières somptueuses pour l’écrin d’une collection de 10 parfums.
La quête de votre harmonie débute par la découverte de votre élément personnel grâce à une tablette. Date, heure et lieu de naissance vous font découvrir votre énergie. Par exemple : Eau Yin « la goutte d’eau d’une rosée matinale : douce, paisible, patiente ». La curiosité pousse d’abord à vouloir découvrir le parfum associé à son propre élément, mais nous sommes invités à rester ouvert aux autres parfums. Chaque énergie possède un pouvoir qui influence notre élément : un parfum nous apportera du calme, l’autre de la créativité, etc… une façon d’être en phase avec nos besoins du moment.
Et les parfums ? De très belles notes signées Guillaume Flavigny, parfumeur chez Givaudan. Coups de cœur pour Desired Earth, un parfum boisé cuir très sensuel : immortelle, patchouli, cade, single malt, ambrette et violette. Magnetic Wood, formidable mimosa, enrichi de lentisque, iris, sur une structure boisée de cèdre et santal.
Chaque parfum existe en bougie afin d’harmoniser aussi son intérieur.
Un îlot d’harmonie et de luxe caché en plein cœur de Paris pour une société en quête de bien être et de temps pour soi…

Fleurs d’exception, et logique industrielle

Article écrit pour le N° 38 d’Expression Cosmétique

Observer les griffures d’une pierre, le reflet d’un point à travers une pierre, voici quelques astuces pour différencier un vrai diamant d’un zircon. Pourrions-nous faire de même en parfumerie ? Évaluer une Rose 24 carats ? Les marques nous vendent ces fleurs précieuses dans les compositions. Comment sont-elles réellement intégrées dans une création vendue à des millions d’exemplaires ?

Rose, jasmin, iris, tubéreuse, mimosa, oranger, narcisse, immortelle, ces fleurs ont dessiné nos paysages et écrit l’histoire de la parfumerie française. Certains parfumeurs distinguent les plus nobles : la rose, l’iris, le jasmin, évoquant leur prix, leur rareté où tout simplement la difficulté de leur extraction. D’autres considéreront chaque fleur comme exceptionnelle: «  même l’ylang ylang a la capacité de faire voyager », explique Karine Vinchon, parfumeur chez Robertet. Pour Dominique Roques, directeur des achats naturels chez Firmenich, « parler de fleurs d’exception est un pléonasme, le simple fait d’avoir des fleurs naturelles dans les compositions relève du miracle ! ». Effectivement, devant la demande croissante, les réalités du terrain et les difficultés d’extraction, la fleur d’exception mérite de nombreuses précautions.

Rose Centifolia MANE     Firmenich Jasmin grandiflorum India copyright Com by AVM

Une demande en augmentation

Les fleurs sont partout ! Sur les podiums des défilés de mode, en décoration des magasins, sur les vêtements, les packagings… Les fleuristes seraient-ils devenus les nouveaux cuisiniers ? En parfums, ces fleurs sont utilisées pour différentes applications : principalement la parfumerie fine, en raison de leur prix, mais elles fleurissent sur de nouveaux marchés. « La demande est restée stable sur le marché de la parfumerie fine, mais les nutraceutiques et le marché des arômes notamment en Asie a contribué à une croissance soutenue », note Ryan Liegner, directeur marketing de Berjé. « On peut trouver par exemple sur le salon Fancy Food Show de l’huile d’olive infusée à la rose ». Autre essor : celui de l’aromathérapie, « la demande en huile essentielle sur un marché comme celui des États-Unis peut non seulement perturber l’équilibre entre offre et demande mais aussi changer la façon d’appréhender le produit, explique Dominique Roques. C’est un public éduqué qui se renseigne sur les provenances, les variétés ; ces habitudes peuvent se retrouver en parfumerie fine ». Toutes les fleurs sont-elles concernées ? « La rose est toujours la plus demandée, suivie par le jasmin et la violette. Pour celles-ci, la demande est en légère augmentation. Pour la tubéreuse et l’osmanthus, le volume est bien sûr moins important en parfumerie fine, mais restent des valeurs sûres. L’essence d’immortelle est de plus en plus sollicitée pour une utilisation en alcoolique », analyse Michel Cavallier Belletrud, directeur de la division ingrédients naturels de Payan Bertrand. Ryan Liegner constate également une forte augmentation des demandes de genêt et d’immortelle. « Cette croissance correspond à une augmentation récente de la popularité de notes « miel » dans la parfumerie fine et les eaux de corps ».

Mille et une attentions pour obtenir ce miracle

  • Aléas de la nature

Comprendre la filière, c’est « repenser le métier d’acheteur en intégrant la vision paysanne et culturale : il faut garder à l’esprit la saisonnalité, les éléments météorologiques incontrôlables, la variabilité de la récolte », explique Alain Croux, directeur des achats EMEA de Mane. Ce rapport entre l’homme et la nature est également évoqué par Fabrice Pellegrin, « ne pas négliger toute l’attention et le cœur mis dans la culture de ces fleurs. C’est un travail de toute une année qu’on ne soupçonne pas ». De l’humain mais également du temps, une notion importante et variable en fonction de la fleur : le jasmin et l’ylang ylang requièrent rapidité : la cueillette se fait au petit matin et le traitement, au cœur des champs pour ne pas laisser la fleur s’abîmer. L’iris nous apprend la patience, le séchage de ses rhizomes nécessite environ trois ans. Et parfois le temps manque : « cette année, les récoltes de violette et de narcisse se sont chevauchées ; il faut savoir s’organiser dans les ateliers», explique Alain Croux. « La tubéreuse est gourmande et capricieuse : elle nécessite beaucoup d’eau et d’attention pour offrir des rendements parfois aléatoires », complète Stéphanie Groult, directrice des achats chez Robertet. La nature est imprévisible et intégrer le risque climatique dans le compte d’exploitation s’impose immanquablement : « ce qui était autrefois une menace est aujourd’hui une réalité, témoigne Dominique Roques. Sur 2015, nous avons connu plusieurs accidents climatiques majeurs ; les fleurs sont encore plus exposées car elles sont très fragiles ».

  • … Et aléas de nature humaine

Un risque à ne pas négliger : la fiabilité de l’homme dans les pays en difficulté. « En travaillant sur le néroli des Comores, nous avons parfois été confrontés à des situations délicates, les récoltes partent aux plus offrants. Nous avons la chance d’avoir des locaux pour gérer nos productions, des personnes fiables sur qui nous nous appuyons depuis des années ; bien souvent les expatriés ne restent pas », explique Jean-Pascal Abdelli, directeur général d’Elixens France. Dans un autre domaine, Elixens  s’adapte aux impératifs locaux : « nous produisons sur place la concrète qui est ensuite rapatriée à Saint-Ouen l’Aumône pour la transformer en absolu. Cela permet de maîtriser la qualité et de limiter la manipulation d’alcool ».

Une filière plus transparente

Depuis une dizaine d’années, la filière se raccourcit de façon spectaculaire. Les causes ? Une volonté de sécuriser les approvisionnements, mais aussi une forte demande d’informations des clients : «les marques requièrent de plus en plus une traçabilité sur les produits, explique Dominique Roques. Même constat chez Payan Bertrand : « le rapport prix / performance olfactive reste une clef du succès sur ces produits, mais la deuxième clef de voûte est la traçabilité totale du processus et des matières premières ! L’odeur ne suffit plus, il faut garantir l’origine et la qualité. Par exemple, notre rose Centifolia Grasse a une traçabilité qui va jusqu’au champ », complète Frédéric Badie, directeur R&D de la division ingrédients naturels. Transparence rime avec pureté. « Les rendements faibles concentrent les indésirables (phtalates, pesticides…). Comment peut-on parler d’exception si une concrète contient ces produits ? Nos solvants sont rectifiés et contrôlés avant chaque extraction afin de garantir des teneurs extrêmement réduites en phtalates ainsi qu’en pesticides. La qualité se contrôle à toutes les étapes… « Et y parvenir, il faut être présent sur place, conclut Stéphanie Groult, cela passe par des partenariats avec les agriculteurs, par l’implantation d’usines en propre, [Robertet a acheté une fabrique de rose en Bulgarie en 2014], ou par l’investissement dans des joint-ventures pour accompagner la professionnalisation d’une filière ». Un choix qu’a pris aussi Firmenich en s’engageant avec Jasmine Concrete sur le jasmin et la tubéreuse indiens. Autre orientation prise, celle d’Elixens France en s’engageant par un partenariat durable et équitable labellisé avec les agriculteurs de la Drôme afin de pérenniser leurs cultures.

Le raccourcissement de la filière n’implique pas la disparition de certains acteurs, mais davantage une transformation de leur rôle, comme la sécurisation d’un stock disponible.

Quimdis joue cette carte lorsque la demande est trop forte sur un produit. « Nous nous positionnons très en amont sur les récoltes, par exemple pour le jasmin, nous estimons des prévisionnels en mars pour être sûrs d’être servis ; puis d’avril à juillet nous passons des commandes fermes bien avant de savoir le prix final. Il vaut mieux rogner sur la marge plutôt que d’être en rupture ! », explique Lola Hannaert, directrice des ventes chez Quimdis. Un rôle d’appoint possible quand la société a une bonne capacité de trésorerie pour financer le stock pour ses clients.

Des précautions en création

En eau, en essence, ou en absolu, la fleur a sa place dans toute la composition d’un parfum. « Que ce soit en tête, en cœur ou en fond, elle donne une âme au parfum », explique Karine Vinchon. Fabrice Pellegrin, parfumeur chez Firmenich, aime l’idée que « le naturel apporte de la couleur au parfum. Le naturel n’est pas linéaire, il vit, il raconte de belles histoires ». Patrice Martin, parfumeur chez Floressence rappelle : « N’oublions pas d’où on vient : notre formation est ancrée dans le naturel et les fleurs d’exception. Il est hors de question de s’en passer. On peut essayer de reconstituer ces essences avec les synthèses classiques – le résultat n’arrive pas à la cheville ! ».

  • 1% c’est déjà bien

Quelques gouttes ? 0,1%, 0,5%, 1% ? La proportion d’une fleur d’exception dépasse rarement ce chiffre. Sur des qualités rares, le dosage est minutieux, pour une question de prix en premier lieu, mais aussi « parce que nous ne sommes plus habitués à des parfums trop dosés en fleurs », explique Mathilde Bijaoui, parfumeur chez Mane. C’est toute la problématique du métier : le public réclame du 100% naturel mais n’apprécierait sûrement pas une telle création. Il est vrai qu’il ne faut pas oublier l’acceptabilité d’une overdose de fleurs, mesurée par les tests consommateurs. « Si les fleurs blanches (jasmin, fleur d’oranger) testent bien ; le narcisse ou l’immortelle séduiront les initiés », précise Mathilde Bijaoui. Heureusement, « certaines fleurs, comme l’iris, marquent tout de suite. Quelques gouttes suffisent pour donner une signature », poursuit-elle. Son récent Jasmin-Immortelle-Néroli de L’Occitane (pour la Collection Pierre Hermé) illustre un parfum où quantité de fleurs rime avec douceur : « L’intention était de construire un accord à la fois naturel et ultra féminin où l’on sent bien chacune de ces trois fleurs. Celles-ci sont rehaussées par un accord très frais de citron, mandarine, baies roses sur un fond de bois blancs ».

  • Accessoiriser la fleur en solitaire

Existe-il des règles élémentaires pour placer la matière au centre de la création ? Éviter les matières qui prennent trop la parole ; laisser la place aux matières dites « techniques » pour donner de l’éclat. « Face à la recrudescence de notes gourmandes et boisées ambrées, il faut effectivement faire attention à ne pas écraser ces beaux matériaux », reconnaît Fabrice Pellegrin. Pour la Fille de l’air de Courrèges, le parfumeur a joué la carte de la simplicité : évoquer le caractère régressif de la fleur d’oranger, en accentuant ses facettes aériennes, hespéridées, solaires et musquées. La twister avec de la synthèse : hérésie ou fantaisie ? « Je ne m’impose pas de règle, pourquoi pas associer bijoux fantaisie et diamants pour moderniser et personnaliser son look ? », répond Mathilde Bijaoui, qui aime contraster l’absolu rose avec l’oxyde de rose, « cela éclaire différentes facettes et lui donne plus de verticalité ».

  • Jouer la confusion des genres

Exit le cliché « rose = filles », « les fleurs sont unisexes, note Karine Vinchon, mise à part la tubéreuse essentiellement traitée au féminin, les autres fleurs peuvent tout à fait rentrer dans une formule masculine ». Le parfumeur pousse alors d’autres facettes : « dans Zara For Him, qui allie rose absolu turque, osmanthus, et iris, ce sont leurs notes cuirées que j’ai accentuées ».

Fleurs et innovation ?

  • Sélectionner la perle rare

Comme le choix d’une pierre, la sélection est une étape clé. Et le classicisme reste de mise à en croire la liste des fleurs les plus recherchées. La nouveauté passe davantage par le traitement de la fleur que par la fleur elle-même. Une exception, Berjé fait renaître une fleur oubliée : le Boronia de Tasmanie et « sa note fruitée, sucrée aux facettes qui proches de la violette et du jasmin ». La recherche de nombreuses sociétés se tourne vers une sélection plus pointue des variétés de fleurs. C’est le cas d’IFF qui sélectionne les roses aux plus bas taux de méthyl eugénol, le but : obtenir une fleur plus conforme à la réglementation. C’est aussi le sens des recherches de Firmenich, explique Fabrice Pellegrin : « nous sélectionnons les tubéreuses à meilleure « floribondité », à savoir celles dont la concentration de fleurs par tige est la plus forte, puis nous analysons leur profil olfactif pour conserver les plus crémeuses, les moins méthylées ».

  • Ciseler le joyau

La fleur arrive comme un diamant brut, il faut la transformer pour lui donner de la valeur. L’extraction CO2 permet d’en extraire la quintessence et ne cesse d’épurer les notes (Cf. Expression Cosmétique N°30, p.XX). De nouvelles techniques sont remises au goût du jour comme les infusions de fleurs, proposées par Firmenich. Un calibrage précis de différents paramètres : durée d’infusion, quantité de fleurs, se fait en fonction de la plante. « En substitution de solvants, elles apportent une certaine patine, tout en donnant un caractère floral dès la tête », un impact floral joué par Fabrice Pellegrin dans l’Eau Rose de Diptyque et White Tubéreuse de Réminiscence. Un autre geste revisité : la saumure, cette technique est adaptée lorsque la fleur est difficile à sourcer et à conserver « C’est le cas de l’osmanthus : plus on la laisse en saumure, plus la note cuirée s’affirme ; moins on la laisse, plus les fruits ressortent », dévoile le parfumeur.

Authenticité, naturalité, traçabilité, ces critères semblent être devenus la priorité pour les marques qui multiplient les photos de parfumeurs dans les champs de fleurs… D’un point de vue olfactif et d’un point de vue éthique, l’heure est bien à la transparence. Comme au diamant, on demande à la fleur d’avoir les quatre C : qu’elles apportent Couleur au parfum, Clarity (de la pureté), et Cut (la taille) c’est-à-dire avoir un traitement de la fleur irréprochable. Quant au Carat, ce qui pour la fleur représenterait les quantités… La profession se doit d’organiser au mieux la filière pour gérer l’augmentation croissante de cette demande.

Si les diamants sont éternels, les fleurs, elles, ne le sont pas…

HU-MANE

Comment repenser l’humanité dans un monde où l’homme passe de plus en plus de temps devant son écran, où tout se dématérialise, de l’ami virtuel à liker sur les réseaux sociaux aux clubs de rencontre sur internet. Il faut maintenant repenser nos relations à autrui, imaginer notre futur en cohabitant avec un robot programmé pour nous tenir compagnie, ou pour compenser le manque de relations humaines… Il y a certes des courants de résistance : le slow living, la détox digitale, et l’engouement pour la méditation.

Et pourquoi pas imaginer des parfums qui nous « réhumanise » ? MANE nous invite à explorer une sensualité nouvelle, accepter notre animalité pour mieux se fier à nos instincts primaires. Treize parfumeurs ont ainsi joué le jeu de cette nouvelle sensualité, De cette thématique sont nées vingt créations originales, où l’addiction ne se traduit pas par une notre gourmande trop attendue mais par la délicatesse d’accords musqués, cuirés ou de bois ambrés. Intéressant de voir la diversité d’interprétations de cette thématique en fonction des parfumeurs, travaillant sur des marchés éloignés : France, US, Brésil et Moyen-Orient. Nous avons tous notre vision sur l’animalité.

Bravo à Olivier Bachelet pour l’orchestration de cette présentation très inspirante. Et à cette occasion, une petite pensée à toutes ces personnes du parfum qui travaillent dans l’ombre des marques, essuyant parfois les lapins, les rendez vous annulés à la dernière minute sans un mot d’excuse. Nous avons beau travailler dans le luxe, n’oublions pas ce qui fait de nous des animaux civilisés : la politesse. Bref, restons HUMANE !

Notes boisées, la valeur sûre

Article écrit pour le N° 36 d’Expression Cosmétique

BOIS, PRIE, AIME. A l’image du best-seller d’Elizabeth Gilbert, les notes boisées s’installent dans le paysage olfactif comme un facteur clé de succès. Effet de mode ou enthousiasme durable ? Est-ce de nouvelles variétés qui inspirent les parfumeurs ? ou de nouveaux traitements de la matière qui orientent les créations vers ces notes chaudes et rassurantes ?

L’analyse des nouveautés en parfumerie masculine montre une augmentation notable de la famille boisée entre 2014 et 2015. « L’équilibre historique entre les différentes familles (boisées, orientales, hespéridées et fougères) est cette année bousculé ; les boisés prennent le dessus passant de 23% à 43% en nombre de lancements », note Maryline Bonnard, chasseuse de tendances chez Le Musc & la Plume. Une évolution que l’on note davantage sur le marché masculin que sur le féminin, consacré aux fleurs.

C’est également le constat que font certains distributeurs : « La domination des bois dans la parfumerie continue d’augmenter et s’oriente vers des bois sombres et fumés, poussés par le marché du Moyen-Orient », observe Ryan Liegner, Responsable Marketing chez Berjé, distributeur mondiale d’huiles essentielles et de produits chimiques aromatiques.

BOIS

Que recherche-ton à travers ces notes boisées ?

  • Une lecture tout public

Les notes boisées restent la valeur sûre dans la palette du parfumeur. « Ils ont quelque chose d’universel » explique Oliver Pescheux, Parfumeur Givaudan. « Les bois nous promettent de l’authentique, un retour aux sources, comme le slogan « Mangez des pommes » pouvaient à l’époque toucher une corde sensible. »

Cet engouement est fortement poussé par la demande du Moyen-Orient, friand de notes puissantes et rémanentes mais également par le succès de grands parfums boisés : One Million et Invictus de Paco Rabanne, chefs de fil de nouvelles interprétations de bois. Universalité mais également richesse complète Hervé Fretay, Directeur des ingrédients naturels chez Givaudan, dans les possibilités offertes aux parfumeurs : naturels, synthétiques, spécialités, la famille boisée est très pourvue. « ils apportent une présence à travers la colonne vertébrale du parfum, contrairement à d’autres matières, ils agissent à tous les niveaux : en tête, en cœur et en fond du parfum ;  ils font le lien entre la terre et les fleurs. »

  • De la couleur

Clairs, transparents, ou sombres, les bois teintent la composition de différentes nuances. La notion de bois blanc se répand invoquant « le côté onctueux du santal, le caractère pur du cèdre à opposer aux bois plus sombres que constituent le vétiver, le patchouli ou le papyrus », explique Jérôme Epinette, Parfumeur chez Robertet. Alexis Dadier, Parfumeur chez IFF relève « l’aspect propre » que peuvent évoquer les bois blancs, contrairement aux notes plus animales. « Quand on dit blanc, on minimise la puissance d’une matière, c’est une façon de l’adoucir. » conclue Olivier Pescheux.

Le bois peut-il évoquer d’autres couleurs ? « Une étude menée dans le cadre du programme Scent Emotion chez IFF a révélé que le cashméran était associé par le panel à la couleur bleue » raconte Alexis Dadier. L’association à une couleur inattendue peut apporter un peu de poésie, telle l’Eau de Cartier Vétiver Bleu.

  • La texture

Certes, les bois apportent une certaine direction olfactive mais ils peuvent aussi être utilisés comme note technique, pour apporter un certain effet à la composition. De la sécheresse (cèdre, bois ambrés stridents), de l’humidité (mousse de chêne, patchouli), une texture résinée (pin, fir balsam) aux accents frais. Les bois apportent texture et profondeur aux créations.

Palmarès des bois 2015

On dit que derrière chaque grand parfum se cache une nouvelle matière première. Est-ce le cas pour les bois, avons-nous de nouveaux ingrédients pour stimuler la créativité ?

Explorer de nouveaux territoires, rapporter de nouvelles espèces odorantes des quatre coins du monde ou extraire le bois d’arbres connus comme le pécher, l’oranger amer, ou le bois d’Ylang Ylang enthousiasmerait Olivier Pescheux. Il semble qu’une autre piste soit davantage explorée : « capturer les effluves de nouvelles espèces par headspace, comme l’Hinoki (cyprès du Japon), ou le bois d’Okoumé permet d’innover tout en préservant les espèces », explique Hervé Fretay.

EN 2015, la recrudescence des bois rime davantage avec classicisme. Vétiver, cèdre, patchouli sont toujours bien présents dans les dossiers de presse, soulignant leur caractère indémodable de ces grands classiques.

  • Le Vétiver, le romantisme

Alexis Dadier apprécie particulièrement « cette matière unique entre air et terre. Le vétiver, à la fois aérien et racinaire entretient un certain mystère entre fraîcheur et élégance. Aujourd’hui on peut travailler avec des cœurs de vétiver, à l’utilisation plus facile le vétiver original et brut peut parfois signer un peu trop ». « Les distillations moléculaires de vétiver permettent d’avoir une très belle qualité comme celle de Vétiveryo de diptyque, utilisée en overdose à 25% », explique Olivier Pescheux.

Les vétivers de 2015 illustrent bien cette ambivalence. Traités tout en fraîcheur, on appréciera l’association du vétiver avec un accord hespéridé aromatique pour Vétyver Le Galion. Fraîcheur et rémanence caractérisent le Mythique Vétiver de Mizensir ; l’Eau de Cartier Vétiver Bleu propose une interprétation de la matière rafraîchie par la menthe. Tandis que Jérôme Epinette a choisi de le traiter avec des nuances plus chaudes : vétiver- gaïac fumé et tabacé, pour Westbrook  de Byredo.

  • Santal, un parfum d’exotisme

Le santal effectue son grand retour en mode naturel, renouant avec son origine : le Santalum Album, gras, chaud, sensuel et enveloppant. Pendant longtemps, la recherche s’est appliquée à pallier les pénuries, proposant des molécules variées en fonction des profils olfactifs recherchés. Le prix du santal de synthèse a permis de l’intégrer dans la détergence, avec un effet positif de rémanence sur le linge. Aujourd’hui le santal naturel revient avec d’autres provenances : Australie ou autre. Pour Santal Royal Guerlain revendique un partenariat avec un exploitant forestier confidentiel d’Asie. Lalique Living propose un santal enveloppant et vanillé travaillé au féminin, en contraste avec un départ frais et aromatique.

  • Cèdre, l’essai

Après la « rondeur du santal, le cèdre va apporter davantage de verticalité » explique Olivier Pescheux. « On y trouve le Cèdre de Virginie et du Texas, aux notes de mine de crayons, et le cèdre Atlas au notes animales et cuirées. Dans cet esprit sec et poudré, Electric Wood, Room 1015 retranscrit l’idée de bois de guitare électrique de l’emblématique Gibson. Cèdre Atlas d’Atelier Cologne, revisite le cèdre par un contraste avec des notes fruitées. La nouveauté intervient là encore dans le traitement du bois : « Le cèdre peut parfois avoir une tête difficile, le fractionnement permet de moderniser le bois, sans avoir le côté crayon dérangeant. » note Olivier Pescheux. De nombreux cœurs sont également proposés chez Robertet et des co-distillations comme le Bois d’Encens, Spécialité naturelle obtenue à partir d’une co-extraction d’un extrait d’encens avec de l’essence de cèdre Virginie. Le cèdre a la particularité de créer des réactions lors de l’extraction qui modifient l’odeur du produit.

  • Patchouli, le roman historique

De nombreux chypres ont fait leur apparition en 2015, emportant avec eux cette matière star pour habiller un accord floral. « On appréciera alors le patchouli cœur qui laissera plus de place aux fleurs et aux fruits », précise Alexis Dadier . En mode chyprée : la Panthère extrait, Sisley Soir d’Orient, Colony et l’Heure attendue de Patou ; One Love Scherrer, Signorina Eleganza Ferragamo. Pour Oliver Peoples de Byredo : Jérôme Epinette a pris le parti de travailler «  un patchouli très frais, très citrus. » En fraîcheur également le Blasted Health de Penhaligon’s qui mêle la pureté du Clearwood® à l’essence de patchouli.

  • Oud et Orientalisme

On imaginait que la mode du oud s’étiolerait, il n’en est rien. Cette note, devenue une famille, s’installe à part entière comme une structure type au même titre que l’oriental ou le chypre. Qu’il soit à la mode occidentale (avec un accord patchouli, cypriol, castoreum, costus) où plus typé Moyen-Orient, très animal et naturel, cette note « titille une partie de notre cerveau avec un côté addictif », explique Olivier Pescheux. A citer Bois d’Oud Miller Harris, Oud Satin Mood Francis Kurkdjian, 1001 Ouds,Oud Couture, Carolina Herrera, Another Oud, Juliette has a gun, Oud Saphir, Atelier Cologne)

Une alternative au oud, le bois de gaïac habille Miksado Jeroboam, Gaïac Mystique Givenchy, deux boisés cuirés fumés.

  • Bois ambrés, ou la twittérature

Issus de la recherche, préemptés pour leur qualité rémanente, ces bois ont envahi les compositions masculines et maintenant les féminines. Puissants et garants d’un sillage identifiable, ils sont devenus « la clé d’un succès de masse » explique Alexis Dadier qui distingue deux catégories dans cette famille : « les boisés ambrés doux (Ambroxan, Iso E Super), enveloppants et musqués » traités dans l’Accord Illicite de Givenchy alliant patchouli, vanille, bois ambrés et muscs. « Et d’autre part, les ambrés secs et vibrants comme l’Amber Xtreme, ils enlèvent le côté langoureux d’une vanille ou des notes gourmandes. Ils donnent le vibrato d’une voix lyrique car ils sortent tout de suite en tête ». Dans l’Ambre Tigré de Givenchy, ils modernisent l’interprétation de l’historique base Ambre 83. Jérôme Epinette  les emploie pour leur modernité, et leur fraîcheur, « ce sont des notes très fusantes, très volatiles qui liftent la fragrance ; et en même temps, ils boostent les notes de fond tout en habillant le caractère brut des bois naturels. »

Olivier Pescheux aiment les assimiler à une « une flèche qui traverse le parfum » un dynamisme qu’il a intégré dans Kouros Silver, 30% de bois secs et santalés répartis sur une dizaine de produits, interprétés comme des octaves car chacun va jouer sur des facettes différentes : « L’ISO E apportera de la transparence, l’OKoumal® sa vibrance, l’Amberkétal® se révèlera sur peau, l’Ambermax® fera « boum » et ainsi de suite » Une puissance au goût du consommateur, mais qu’il faut savoir doser « Les gens ont une sensibilité différente pour apprécier ces bois. » admet le parfumeur.

 

Bois et Réflexion environnementale

  • Ethical Sourcing et nouveaux terroirs

Toujours dans le souci de préserver les ressources, chaque société de composition a maintenant établi son programme de sourcing, établissant un lien direct avec les producteurs. Une tendance confirmée par Mario di Lallo, Directeur des Produits chez TFS « durant les 18 derniers mois, nous notons une demande croissante sur le santal, les clients sont plus soucieux de d’utiliser des ingrédients durables et recherchent davantage de bois précieux ». Via le programme Ethical Sourcing, Givaudan, source du vétiver d’Haïti, du patchouli de Bornéo et Sulawesi et du santal d’Australie. Robertet est ainsi également présent à Haïti et en Nouvelle Calédonie ; tandis qu’IFF-LMR vient de faire certifier sa démarche autour du vétiver d’Haïti par l’organisme IMOSwiss AG.

Une autre façon d’innover : transporter des variétés sur un autre terroir. C’est le cas du santal, dont la source indienne a pratiquement disparu. Le santal de Mysore a longtemps souffert du braconnage et de la déforestation, il a fallu trouver de nouvelles pistes.

La société Santanol, une des sociétés leaders dans la plantation de santal indien en Australie, propose ainsi une approche éthique, écologique, légal, et durable pour le santal. « Propriétaire de 2300 hectares, la société plante, élève et récolte cet arbre parasite qui se nourrit d’autres arbres pour pousser. On plante ainsi 2 arbres lorsqu’on plante un santal », explique Rémi Cléro, Directeur Général Santanol. « Les parcelles sont organisées pour cultiver des arbres d’âges différents, pérennisant ainsi le future de ses récoltes. Et de qualité différentes en fonction de l’exposition, assurant un large choix de santal et de prix. »

TFS met également en valeur l’aspect écologique, la compagnie produit du santal australien et indien avec de l’énergie renouvelable et recycle son eau.

  • Travaux issus de la biotechnologie

« La biotechnologie ouvre de nouvelles voix », explique Hervé Fretay, « ces travaux qui étaient initiés dès Roure et se sont complétés avec le rachat en 2014 de Soliance, experts en fermentation et en 2015 d’Induchem, experts en réactions enzymatiques. » Le développement de l’Akigalawood® s’inscrit dans ces travaux : « il s’agit d’une réaction enzymatique sur un fractionnement de patchouli : on modifie la structure du bois pour l’enrichir et apporter une vibration spécifique et épicée au patchouli. »

Firmenich a également lancé le Clearwood®, ingrédient naturel, issu de la biotechnologie blanche, et utilisant une source renouvelable : le sucre de canne, qui donne une note boisée de patchouli, plus transparente et moderne, contenant 30% de patchoulol.

Demain, quelle écriture pour les boisés ?

Travailler différemment la matière au niveau de l’ingrédient, par fractionnement, la mise en valeur de nouvelles facettes, la découverte de nouvelles provenances constituent une bonne façon de revisiter les grands classiques. « On a fait le tour des grands bois, maintenant, c’est en profondeur que l’on étudie chaque bois, le traitement d’une matière donne un nouveau souffle à la parfumerie », s’enthousiasme Jérôme Epinette.

Il existe une autre voix : celle de la formulation, twister l’ingrédient par des accords inédits. Dans le passé, le bois de santal ou le oud pourrait rester seul comme un caractère olfactif unique, mais aujourd’hui, il nous est de plus en plus demandé de mettre en synergie les bois avec d’autres matériaux dans des accords tels que; « Ylang de bois de santal » ou « vétiver rose » afin d’apporter une autre dimension, de la texture de ces notes chaudes et sensuelles, note Ryan Liegner. Alexis Dadier  propose de travailler davantage le bois au féminin : « un vétiver-rose, un vétiver pour femme, pour effectuer un nouveau chypre »?

Cette structure inspire également Olivier Pescheux, « Le chypre est tout de suite daté par la mousse de chêne. Avec la législation qui nous laisse un peu de répit, ce serait un challenge d’arriver à faire un nouveau chypre avec cette matière ».

Enfin, une dernière voie qui n’a pas été encore exploitée : travailler sur les vertus des bois ? propose Olivier Pescheux. « Effectivement », confirme Rémi Cléro, « le santal possède des vertus anti-inflammatoires qu’il serait intéressant d’exploiter ».

Naturel, synthétique ou actif, le bois n’a pas fini de nous insuffler ses notes spirituelles et séductrices pour créer de nouveaux best-sellers. Prions et aimons donc…