Treck épicé en Birmanie

Après quelques heures de routes tortueuses, nous arrivons à Kalaw où flotte une certaine ambiance de montagne. L’air est beaucoup plus frais, les birmans n’hésitent d’ailleurs pas à sortir doudounes et bonnets (mais restent en tongs)… Durant la période coloniale, les britanniques y prenaient leurs quartiers d’été, aujourd’hui c’est de point de départ de nombreuses randonnées jusqu’au lac Inlé. Une importante communauté népalaise et indienne vit toujours ici, ce qui donne à la ville un faux air de Katmandou.

Nous passons par « Uncle Sam », un ancien guide très attentionné qui a ouvert son agence de trecks. La petite affaire ne désemplit pas et pour cause, la promenade jusqu’à Tonle est vraiment magnifique. Nous voilà donc partis pour deux jours vivre à la mode birmane. 33 kilomètres, une promenade de santé (quand on l’a). Hélas après 5 mois de bons services, mon estomac dit brutalement stop et je n’ai plus de jambes pour monter toutes ces collines.

La treck nous fait passer dans de nombreux champs cultivés artisanalement : de vieilles charrues à bœufs dont les roues sont toujours en bois.

Gingembre de Birmanie

Nous commençons avec la culture de gingembre. On trouve deux variétés en Birmanie, l’une, à petite racine est réservée à la médecine, l’autre plus grosse est utilisée en alimentaire et parfume les salades et soupes qui accompagnent tous les curry birmans. Le gingembre a aussi pour vertu de faire monter le lait pour les jeunes mamans, elles le boivent donc en infusion.

Nous sommes fin janvier, bien après la mousson lorsque le sol s’est débarrassé de toute humidité et que la terre se durcit. La récolte est physique : il faut piocher la terre pour la retourner, puis et dégager la racine à la main sans la casser. La multiplication du gingembre se fait par division c’est-à-dire qu’on coupe un morceau dodu du rhizome pour le replanter entre avril et mai. Le rhizome met environ 8 mois à pousser, sous une chaleur constante, et avec une eau abondante quand les tiges sont montées au moment de la mousson. Puis, vient la sécheresse sans arrosage supplémentaire, le temps fait son travail jusqu’en janvier/février où on peut le récolter.

Odeurs de piperade

Changement de couleur : le gingembre et sa terre rouge foncé laissent place à des champs plus colorés : de petites plantes vertes aux clochettes cramoisies teintent les vallées : voici les piments de Birmanie. J’imagine le chant de ces piments dans mon ventre et regrette déjà le gingembre, bon pour la digestion. Nous faisons d’ailleurs une pause attendue dans le village de Lemind où une grande partie de la population vit de l’épice à en croire les nombreuses bâches étalées devant chaque maison, les piments y sèchent pendant 7 à 8 jours avant d’être vendus sur les marchés.

Il y a de quoi être impressionné par la densité de piments sur chaque plante, (autant que de stupas à Bagan). Il faut dire que la cuisine birmane, à mi-chemin entre l’Inde et l’Asie, en utilise beaucoup.


Or mauve ?

C’est vrai que vu du dessus, le mélange de vert et de rouge vire au rosé. Mais ici l’or mauve signifie autre chose : l’état Shan où nous nous trouvons est célèbre pour son triangle d’or entre la Thaïlande, la Birmanie et le Laos, célèbre pour son trafic d’opium. La culture du pavot aurait même connu une recrudescence depuis quelques années. Tant qu’aucune culture de remplacement n’est proposé à la population, le problème se posera.

Ici, les ingrédients que j’ai vus ne sont pas exploités par la parfumerie, mais sont destinés à l’alimentaire. cependant un contact au Sri Lanka m’avait dit qu’ils s’approvisionnaient parfois en Birmanie, le climat et le sol pouvaient présenter des similarités avec la terre cingalaise. Je comprends maintenant. La culture et le savoir-faire des épices est la même. Le pays se développe énormément depuis l’ouverture et les infrastructures se transforment à grande vitesse (routes, logements et transports…) Et l’imaginaire de la Birmanie serait parfait pour faire rêver autour d’une matière…

Vapeurs de cigare

Le treck de termine à Tonle, au bord du lac Inlé. Une femme annonce les effluves que nous sentirons souvent dans la région : le cigare. En deux temps trois mouvements elle roule, colle et coupe un cigare. Elle peut en préparer entre 500 et 1000 par jour ! Dans les marchés, il n’est pas rare de voir de vieilles mamies, aux visages patinés par le temps, les fumer. Une affaire de femmes : les hommes préfèreront mâcher le bétel. Sur les pirogues, on est parfois bercés par ces effluves échappées de La Havane : le cigare imprègne les vêtements des pêcheurs et se marient aux notes vertes et aqueuses du grand lac. L’arrivée en bateau sur Nyuang Shwe constitue un moment inoubliable. Il faut voir la dextérité avec laquelle les pêcheurs manient leur rame et leur nasse d’un coup de jambe, en équilibre sur une pirogue.

Cette randonnée reste la meilleure façon de découvrir une ruralité simple et poétique, de quoi garder l’inspiration pour de nombreuses histoires parfumées.

 

S21, ou l’odeur de la mort

La cour de l’école est en travaux, « quelques installations sont en cours? » pourrait-on s’imaginer… Mais les barbelés qui entourent l’enceinte des bâtiments, et cette phrase prononcée en début de la visite vous ramènent vite à la réalité.
« Dès l’approche du lieu, on pouvait sentir l’odeur de charnier… »

Nous sommes à S21, la prison/centre de torture et d’exécution de l’Angkar, organisation des Khmers rouges.


La visite commence par cette cour, autrefois la cour de récréation du lycée qui avait été construit par les français. Au centre on y trouve ces jarres qui pourraient accueillir d’immenses fleurs mais non, elles étaient destinées à réveiller les torturés attachés pieds en l’air à la potence. Les jarres contenaient de l’eau puante utilisée comme engrais pour les plantes de la terrasse. Les victimes reprenaient conscience et l’interrogatoire pouvait recommmencer…

Odeur de sang

À côté des jarres : 14 tombes correspondant aux 14 dernières victimes des khmers rouges avant les Vietnamiens délivrent Phnom Penh. Le bâtiment A montre les photos très crues de leur mort à coup de pioche et pelle afin d’économiser les balles.

Les derniers khmers rouges n’ont pas eu le temps de brûler toutes les archives ; les prisonniers étaient obsessionnellement répertoriés et photographiés. On déambule parmi ces allées de photos de victimes et de bourreaux qui se font étrangement face et que seuls les bérets et les étiquettes de prisonniers distinguent. J’imagine l’effroi d’un cambodgien qui regarde un à un ces visages à la recherche d’un parent, d’un enfant ou d’une sœur disparus. Certains montrent la peur, d’autres la colère ; une femme sourit énigmatiquement… inconscience ou pied de nez à ses tortionnaires ? On est aussi surpris de voir des visages occidentaux, comme celui de Marc Hammil, 26 ans, en voyage en bateau et attrapé par les khmers rouges dans les eaux cambodgiennes. On entend le témoignage touchant de son frère au procès de Douch, le directeur de la prison. Il rend hommage à l’humour de son frère qui accusé d’être agent de la CIA et torturé plus de deux mois a donné comme nom de suspects le « Colonel Sanders », fondateur du KFC, et le « Captain Pepper » référence aux Beatles…

Sueur, urine et sang, odeur de la dignité humaine.

La visite de poursuit avec la visite des minuscules cellules aux murs montés grossièrement pour séparer les prisonniers attachés par le pied. Bou Meng l’un des 11 survivants (sur 15 à 20 000 morts…) raconte qu’il devait uriner dans une boîte sans renverser une goutte au risque de devoir la lécher. Les tableaux de Vann Nath, autre survivant, témoignent des tortures subies, et illustrent à quoi servaient les instruments disposés à côté de ses tableaux.
La visite se termine par des messages de paix et d’espoir. Bou Meng et un autre survivant sont d’ailleurs là à la sortie pour témoigner et parler aux visiteurs. Le pays se reconstruit lentement mêlant au quotidien anciens khmers rouges et victimes, un difficile équilibre entre mémoire et pardon. Aujourd’hui de nouvelles odeurs envahissent les rues de Phnom Penh : sauce à huîtres, citronnelle, ananas et mangues fraîches, des odeurs de vie balaient les odeurs du passé. À nous de toutes les garder en mémoire…

Poivre vert de Kampot : cap sur Kep !


Nous quittons le bruit et la chaleur de de Phnom Penh pour arriver à Kep, tout au sud du Cambodge. En face, on dîstingue l’île de Phu Quoc, reprise par le Vietnam en échange de la « libération » des Khmers rouges. La ville a un charme désuet, ancienne destination huppée, on y trouve d’anciennes villas dessinées par de grands architectes, Van Molyvann, inspiration Le Corbusier… Certaines ont été incendiées par les khmers rouges, elles sont enfouies sous la végétation comme les fantômes d’un  riche passé. D’autres ont été rénovées, tout comme la route, impressionnante de modernité, preuve que le gouverneur local souhaite réhabiliter la région. Kep risque donc de perdre un peu de son calme d’arrière saison.

Profitons d’une journée type dans cette station balnéaire.


Kep est principalement connu pour son marché au crabes. Venez tôt le matin jusqu’à midi, et vous verrez les pêcheurs ramener leur casiers remplis de crabes aux pattes bleues.

On peut les acheter au kilo et les déguster sautés avec une recette typique d’ici : le crabe au poivre de Kampot. Celui ci est mis directement en grappe dans la casserole, frit avec de l’ail. Je vous laisse imaginer les effluves délicieux. Le crabe toujours vivant est coupé en deux aux ciseaux puis mélangé à la préparation. Faire cuire quelques minutes, ajouter une sauce tomate, des épices, quelques oignons et c’est prêt ! Le poivre apporte une vraie fraîcheur sans être trop fort pour la chair délicate du crabe.

À quelques kilomètres de Kep, il est facile de visiter les plantations de poivre et de comprendre pourquoi il est si cher.
Les plantations de poivre ont toujours existé mais elles avaient totalement disparu pendant les khmers rouges. Ils avaient rasé les cultures afin d’y implanter du riz. (Anecdote glaçante, on raconte qu’ils observaient le sol, et repéraient les plantes sensitives, les « touch me not » pour pister les personnes qui fuyaient.) Ce sont les français qui ont réhabilité le poivre vert et se sont battus pour imposer un label. La concurrence est rude et il est facile de trouver sur les marchés du poivre dit de Kampot qui vient en fait du Vietnam. C’est pourquoi il faut bien vérifier les étiquettes labellisées.
Le poivre de Kampot porte le nom d’une ville voisine même si le plus gros de la production se fait autour de Kep. La taille d’une exploitation se mesure en nombre de tuteurs, tenant chaque pied. Les champs sont protégés de feuilles de palmiers, de bananiers ou de branches, car la plante se plaît à l’ombre et boit beaucoup : 30 l par pied et par semaine ! Lors de la saison des pluies, inversement, il faut bien préparer l’évacuation des sols pour ne pas l’inonder. Ce qui fait la qualité de ce poivre ? Le climat et la richesse en quartz du sol.

On y trouve 4 formes de poivre différents :


-poivre vert : le plus difficile à conserver car il est frais, très aromatique, croquant et juteux. On peut le conserver dans le sel, un vrai délice et la région est aussi riche en marées salants.


– poivre noir : la grappe verte est séchée et s’oxyde, c’est ainsi qu’il pique le plus. On le trouve souvent dans les sauces locales avec du citron et du sel. Juste moulu, il accompagne l’entrecôte bleue dont je rêve depuis 4 mois.

– poivre rouge : cueilli en fin de maturité, il sent la tomate séchée d’après les récoltants, moi je le trouve très fruité aux notes confiturées d’abricot et de pain d’épices. Il accompagne aussi la viande rouge.

-poivre blanc : on part du poivre vert que l’on fait bouillir pour enlever la pellicule supérieure. Celui-ci accompagne la viande blanche et le poisson. Une autre méthode consiste à attendre que le poivre se fasse manger par les oiseaux car ils ne mangent que le poivre arrivé à maturité. Ils digèrent alors le péricarpe (partie colorée) et les enfants s’amusent à le récupérer dans leur fiente. Il est alors appelé le poivre « aux oiseaux. ». Mais rassurez vous le côté aléatoire fait que je n’en ai pas trouvé…

Le poivre est récolté entre mars et mai avant la saison des pluies. Le pied est monoïque, c’est à dire qu’il contient des fleurs mâles et femelles qui seront pollenisées naturellement par le vent et les bourdons. Le pied dure 20 ans et peut donner environ 2 kg de poivre par an dès ses 4 ans.

De l’engrais ? Naturel bien sûr : bouse de vache et guano (excrément de chauve-souris ici). Et pour faire fuir les parasites : des décoctions de citronnelle, et de feuilles de neem, un arbre indien dont les feuillles très amères font fuir les limaces.
Une fois cueilli, (lorsque le rouge atteint au moins 25% de la grappe), on le met à sécher dans une serre durant 3 à 10 jours à des températures entre 40 et 60 degrés.


Le poivre vert devient ici noir et est prêt à être trié à la main : les grains les plus noirs partiront pour la vente, les gris serviront pour les restaurants. Les tiges qui portent les grains peuvent être utilisées pour le thé, de même les fleurs peuvent se manger.

17h, il est temps de rentrer pour profiter des derniers rayons du soleil sur la plage et jouer au frisbee avec les enfants cambodgiens.


18h la synthèse de la journée commence, RDV chez Kimly, l’institution pour manger le fameux Crabe au poivre Vert. S’empiffrer, il n’y a pas d’autre mot pour décrire le plaisir de décortiquer à la main le crabe tout ensaucé, se lécher les doigts, et croquer le poivre vert frais. Si le poivre est une monnaie, cela vaut bien tout l’or du monde…

Sothy’s pepperfarm : https://www.facebook.com/sothyspepperfarm/

Le laolao du Berrichon du Mékong 

« Une riche existence » ! S’exclame le Monsieur de 77 ans, fier de donner son âge. « C’est ce qu’ils ont noté dans le routard ! » Effectivement Inpong a eu une riche existence, c’est ce que nous découvrons autour de tous les alcools que l’hôte sort au fur et à mesure pour nous les faire goûter.


Inpong partage sa vie entre le Berri et le Laos. « 52 ans ! J’ai connu la France plus longtemps que vous «  s’amuse-t-il.

« Avez vous déjà goûté le Mak Mao, c’est un vin à base de fruits rouges ! » Nous aborde t-il à la tête de la longue tablée qu’il offre à toutes les personnes qui travaillent ici. Inpong s’est installé à sa retraite dans sa région d’origine, « tel un saumon qui revient à sa source » et laissant 4 de ses 5 enfants « coloniser la France. » Il a investi en achetant les terrains autour de la cascade de Tad Yuang et l’état lui a accordé la concession du lieu touristique sur le plateau des Bolavens. Il y exploite plusieurs hectares de café. Le personnel semble très heureux de travailler avec ce personnage haut en couleurs : »j’ai tjs pensé qu’on travaillait mieux dans la bonne humeur ! »

Si cela consiste à partager tout ce qu’on a, quelle belle leçon !

-« Vous connaissez le laolao ? J’en fais un à la citronnelle ! « Le laolao est l’alcool de riz national. Ils en préparent dans tous les villages de minorités et je n’ai jamais osé le goûter, me méfiant du prix très bas de l’alcool. Je termine ma bière et mon verre de Mak Mao (très bon d’ailleurs, a mi chemin entre le martini et le kir).

Le Laolao nous permet d’écouter son récit sur la Princesse de Thaïlande. Elle est venue 2 fois dîner chez lui, ce qui fait de lui une star dans la région. La première fois, il a été prévenu la veille de son arrivée. Mais son restaurant n’était accessible à l’époque que par un chemin de terre, comment faire ? Il a donc fait construire un escalier en bois entre 5:00 du soir et 9:00 du matin pour qu’elle puisse marcher. Après une nuit de travail, Inpong regarde l’escalier mais trouve que le bois brut n’est pas digne de recevoir les pieds d’une princesse : « pouvez vous le peindre ? » – « on n’a plus le temps, elle va rester collée ! Hum… avez vous un sèche cheveux ? », demande l’artisan. Et les voilà partis pour sécher à la main l’escalier qui accueillera les pieds royaux.

Vous voulez goûter un autre Laolao ? Nous sommes prêts à refuser de peur qu’ils nous proposent celui qu’il fait au scolopendre (tres bon pour l’arthrose). Tanguy, son apprenti pâtissier nous avait montré une vidéo expliquant comment il procède : l’insecte est mis vivant dans l’alcool afin qu’il crache son venin aux vertus thérapeutiques.

 « J’en ai un à la cardamome ! – « Ah dans ce cas, je ne peux refuser. C’est bon pour digérer ! » Il faut dire qu’entre temps les plats ont défilé et il faut faire de la place…

« Vous savez que j’ai rencontré Jean d’Ormesson ! Il visitait la grotte de Pak Ou [à Luang Prabang] et je l’ai abordé en mentionnant son nom. Il me fait « on se connaît ? » -« Je doute que vous me connaissiez mais moi je vous connais ! » lui répond-il ! Et de fil en aiguille, il se retrouve convié à déjeuner avec lui à la coupole à Paris, invitation qu’il a bien sûr honorée avec grande fierté !

-« Il me reste du Laolao au café… » Mon cadet a sorti son carnet de dessin pour faire son portrait, nous sommes bons pour rester !…


Après mille histoires scandées dans un francais impeccable, et quelques verres de plus que l’apéro initialement prévu, nous repartons tout joyeux. Tanguy nous offre des rochers noix de coco-citron vert, une se ses spécialités qui lui annoncent un brillant avenir ! (À manger de toute urgence)

Si vous passez par Tad Yuang, n’hésitez pas à saluer Inpong, vous ne le regretterez pas !

De la décharge à la mine de crayon, parfum de générosité

Il suffit de passer les grandes portes bleues pour ressentir la joie. Des cris d’enfants, des éclats de rire, un personnel bienveillant… Comment peut-on imaginer devant cette ambiance bon enfant les drames qu’il y a derrière ?

Si on nous raconte l’histoire de cette école, on ne peut y croire, il faut voir les images pour le concevoir. Nous avons regardé le film les Pépites sur place, histoire de se rappeler la genèse de l’association Pour un Sourire d’Enfant. Voir les enfants du documentaire et les retrouver en vrai dans la cour nous donne une petite claque. Mamy et Papy, comme on les appelle ici, ont vraiment réalisé un exploit en très peu de temps. Arrivés au Cambodge à leur retraite, ils n’ont pu supporter de voir les enfants fouiller la décharge de Phnom Penh pour survivre.

« L’odeur insupportable de la décharge » explique Christian des Paillières dans le film. « On ne pouvait qu’avoir envie de pleurer ou de crier. » Ils ont certainement pleuré, mais ils ont su transformer leur colère en une association incroyable. L’école compte aujourd’hui 6000 élèves, couvrant tous les niveaux scolaires, du primaire aux écoles professionnelles, hôtellerie, coiffure, mécanique, école de commerce… Les bâtiments s’étendent sur 42 hectares et continuent de s’agrandir.

Si Papy s’est éteint en septembre 2016, sa femme Marie-France et leur fille Leakhena continuent leur mission avec la même passion.


Nous sommes arrivés le 31 Décembre au soir, c’était le we donc il ne restait que les pensionnaires. Ils ne rentrent pas chez eux car ils n’en ont pas, parce que leur famille ne peut pas les recevoir, ou parce qu’ils en ont été retirés pour les protéger.


L’ambiance est assez calme par rapport à la semaine. On commence en douceur. Nous sommes au debut très intimidés, puis le contact se noue rapidement malgré la barrière de la langue. Mon aîné sort son rubikscube, le cadet, son carnet de dessin ; une petite fille nous prend irrésistiblement la main et c’est parti.


Le temps est passe très vite dans cette école, nous n’avons pas visité la ville, nous sommes restés 3 jours dans cette bulle à regarder les enfants, jouer avec eux et vivre à leur rythme : réveil à 6:00, gymnastique de 30 minutes à 6:45, lever du drapeau et hymne à 7:45 puis le début des cours.


Il est frappant de voir comme les enfants sont autonomes, ils nettoient tous leur chambre, leur classe (balayer la cour est le sport national), lavent leurs propres vêtements, font la vaisselle tous les jours.


Nous avons raconté notre voyage aux plus grands, qui étaient contents de voir des photos de pays lointains. Durant un après-midi, nous avons proposé un atelier olfactif aux enfants scolarisés pour la première année à l’école. On y voit de tous les âges et de tous les caractères. J’avais improvisé du matériel chiné dans la cuisine et les quelques flacons que j’avais depuis le début du voyage (merci Alexandre de Firmenich 😁). Mais je me laisse complètement débordée par l’arrivée surexcitée des plus petits. On est loin du calme attentif des élèves de l’ESP !… ils s’amusent à jouer à tout mélanger, tapotent sur le clavier de l’ordinateur, sentent en rigolant, font parfois la grimace. Une des éducatrices vient à la rescousse, elle parle khmer, ça aide !… on peut commencer en petits groupes.


Je retiendrai leur avidité à tout sentir. Une des petites a d’ailleurs passé l’atelier le nez dans mon cou ; Anthony qui nous a accueilli dans le centre m’expliquera plus tard, qu’ici ils n’embrassent pas mais se reniflent beaucoup. De l’étonnement face à la pomme qu’ils ne connaissent pas (on en trouve mais elles sont trop chères), le litchi qu’ils reconnaissent à tous les coups. La rose qu’ils adorent, la vanille qu’ils n’aiment pas tous. Une des animatrices me raconte qu’ils avaient un jour préparé des crêpes à la vanille, un vrai fiasco, les enfants n’avaient pas du tout aimé, même échec avec le Nutella.

Ici la mangue est le dessert préféré, ils la mangent très verte et ferme, avec une saumure de poisson, un dessert à partager entre copains avant de se coucher. J’ai testé la version soft (sans poisson), intriguée de les voir délaisser les mangues bien mûres qu’on adore. Une tranche craquante assaisonnée d’un mélange de sucre, sel et piment est finalement un vrai régal.

Je discute avec Claire, éducatrice des enfants handicapés. Ils en ont une cinquantaine répartis sur plusieurs centres. Nous échangeons longuement sur l’intérêt de les stimuler par les sens, l’olfaction est une bonne façon de prendre contact avec eux et de les faire réagir. Elle regrette qu’on n’en parle pas plus dans les programmes de formation pour le métier d’éducateur. Il reste hélas encore du chemin à parcourir dans la santé pour l’odorat…


Le séjour s’achève, il est temps de dire au revoir, quelques derniers câlins avant le départ du tuc-tuc, je n’ose pas imaginer le déchirement des jeunes volontaires qui restent ici 3 à 6 mois dans l’association.

Merci à Anthony, toute l’équipe de PSE et surtout merci Papy et Mamy pour l’exemple d’humanité que vous nous donnez.

PSE : https://pse.ong

À voir absolument : le film Les Pépites sur l’association.

Anosmie au Japon

Après l’Inde, c’est toute une rééducation olfactive qu’il faut mettre en place : étalonner son nez, s’habituer à ne plus sentir les puissantes odeurs d’égouts et de curry, alternances de notes délicieuses et d’odeurs pestilentielles…

C’est d’autant plus un choc que le Japon sent très peu. Atterrir dans ce pays après six semaines très odorantes, c’est comme plonger dans une bulle inodore.

Dans la rue, sur les gens, seulement quelques traces d’effluves… à nous de redécouvrir le raffinement,  il faut chercher les odeurs et ne plus les subir. Même Tsukiji, le marché aux poissons le plus grand du monde ne sent pas car tout y est emballé !…

Faire l’expérience d’un onsen (bain public japonais) est une bonne introduction à la propreté legendaire du pays.

Par une belle après midi de typhon (#22 de son petit nom), nous sommes allés dans ces grandes institutions dont les Japonais raffolent après une randonnée non loin du mont Fuji. Deux espaces non mixtes cohabitent côte à côte, j’ai donc eu la chance d’avoir 2h pour moi, mes deux garçons faisant l’expérience avec leur papa.


Une douche que l’on prend assise dans des petits boxes, séparés par des petits panneaux, permet de nous récurer avant d’entrer dans les bains. Ici les savons sont généreux, partout des distributeurs procurent gels douche, shampoing et démêlant (souvent Shiseido) qui moussent beaucoup plus qu’en France. Je crois que je n’ai d’ailleurs jamais eu les cheveux aussi doux qu’au Japon. 


Pas de pudeur ici, les femmes aux corps lisses passent d’un bain à un autre, une micro serviette sur la tête, riant entre elles ou jouant avec leurs petits enfants. Différents bains sont accessibles : bains à bulles, bain à eau froide, riche en minéraux : soufre, fer, ou vanadium ; sauna, enfin un bain en plein air permet de profiter d’un petit jardin zen (et vivifiant, il neigeait !). 


Une fois le bain terminé, rdv à l’étage dans la pièce de relaxation pour admirer la vue sur le mont Fuji en kimono.

J’ai donc senti assez peu de parfums ici, effectivement les japonaises (et encore moins les japonais) se parfument très peu. 


Colognes, notes fleuri-vert, j’ai trouvé parfois quelques bois ambrés doux (sur des femmes) mais c’est tout ! Rien de gourmand, bref la vie est vraiment belle ici !… Il faut s’approcher des femmes pour sentir leur nuque ; et c’est un vrai bonheur de suivre les japonaises en kimonos pour saisir la délicatesse de leur odeur. Un parfum trop puissant serait considéré comme vulgaire m’explique Yaé, responsable marketing chez Robertet Japon. La séduction n’est pas un argument ici, où la femme est restée une femme enfant. Il faut savoir que contrairement à la France, où le parfum est lié à la mode et est donc un accessoire de luxe, le parfum est entré sur le marché japonais par les cosmétiques et a donc plus une vocation de bien-être.

Femme enfant ? C’est vrai qu’on est assez surpris de ce qu’on peut voir dans la rue : des déguisements complets Pikachu aux oreilles de Mickey portés fièrement à tout âge, (je m’imagine assez mal faire ça à 40 balais…), des publicités assez criardes dans les magasins de maquillage, des accessoires improbables… 


 

Donc beaucoup de choses ludiques, voire kawaï mais assez peu sensuelles. La lessive ? Peu parfumée, un rayon cheveux très important bp de produits coiffants et soins plutôt parfumés, et très peu de déodorant, le seul que j’ai trouvé est un petit stick crème neutre qui sent un peu le camphre… (bof).

Il existe pourtant un intérêt pour les parfums d’ambiance, à voir le nombre de lieux parfumés et le goût historique des japonais pour le Kodo (voir l’article « écouter l’encens« ).

La jeune génération qui voyage, et consomme des objets de luxe sera-t-elle plus ouverte aux fragrances ?  

Mais soyons prudents, amis parfumeurs, ce n’est malheureusement pas à travers un masque qu’on peut apprécier vos belles créations.

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Cérémonie du Kodo, ou l’art « d’écouter » l’encens.

Si vous visitez les musées nationaux de Tokyo et de Kyoto, vous n’échapperez pas à la vue de magnifique set de jeux de Kodo, faisant souvent partie des trousseaux d’empereurs ou de Shogun.

J’en avais souvent entendu parler lors de conférences, aussi j’avais très envie de participer à ce petit jeu, inventé bien avant le loto des odeurs, pour relaxer ces empereurs un peu nerveux.

La maison Yamada Matsu à Kyoto propose des initiations de différents niveaux, il faut s’y prendre un peu à l’avance car il y a peu de places mais c’est vraiment une expérience à vivre. Davantage pour avoir une démonstration de l’esthétique, le raffinement à la japonaise plus que pour l’olfaction en tant que telle.

Me voilà donc partie pour 1h d’initiation, lâchant mari et enfants (non compatibles avec l’idée « d’entendre dans le calme »).

Nous sommes accueillis dans une grande boutique dans de délicieux effluves boisés, un petit sas pour réveiller son nez. Après avoir réglé un petit prix symbolique, on vous remet, à deux mains bien sûr, un petit carton, sésame pour les salons privés. A l’heure précise, on nous invite à descendre en rang un escalier donnant dans une salle où nous sommes placées grâce au petit carton. Je regarde les cinq autres participantes… Oups, elles sont toutes en kimono de cérémonie, j’aurais peut-être dû mettre autre chose qu’un jean (en même temps, je n’ai rien d’autre…).

Deuxième oups, la maîtresse de cérémonie ne semble pas trop parler anglais. Je savais que l’initiation est en japonais : on m’avait proposé un petit manuel en anglais, mais je ne m’étais pas préparée à passer une heure à regarder en souriant les autres sans comprendre un mot. Cela dit, c’est beau le japonais, j’ai l’impression d’écouter un oiseau qui parle.

L’initiation commence par quelques explications sur cet art signifiant la « voie de l’encens » (Kodo). « Ecouter l’encens » signifie aiguiser son esprit pour se concentrer sur la senteur. Le Sanshuko (jeu à trois encens) ou Genjiko (5 encens) ont pour but de deviner si les encens sentis sont les mêmes ou différents. Mais le véritable but est de se relaxer en sentant de précieux bois en bonne compagnie.

Le Kodo a été établi durant la période Muramachi (1392-1573), commençant avec le shogun Ashikaga Yoshimasa, qui a organisé une classification de sa large collection de bois. Ceux-ci sont organisés en 6 catégories, appelées Rikkoku, littérallement les 6 pays : Vietnam, Malaisie, Inde, Thaïlande, Indonésie, et « sud barbare » (bref origine inconnue). Ces bois étaient principalement du santal, (indien, voir l’article sur le santal de Mysore) et différents types de Oud. Comment, du Oud au 14th siècle au Japon ? Et oui, il ne faut pas oublier que l’île, avant de connaître l’ère Edo et de se couper du monde, accueillait les populations d’Asie, Chine, Corée, et avec elles leur religion bouddhiste et le goût de l’encens.

Après cette petit introduction, commence alors le jeu du Monko.

Courbettes devant le set de ce jeu sacré.

La maîtresse prépare en silence et avec une infinie lenteur les 3 petits brûleurs dans lesquels sont disposés du charbon (traité sans odeur) et des cendres (idem).

Elle déplie avec des gestes très maitrisés un matériel quasi chirurgical pour préparer les cendres : on commence par les remuer délicatement, puis on forme un cône, (ça m’étonnerait pas qu’il forme un petit hommage au Mont Fuji, ils en sont si fiers !). Les cendres sont ensuite tassées avec la petite spatule plate. On essuie le contour avec une petite plume, comme une caresse, et on recommence à tasser. On prend alors une sorte de baguette, et avec des gestes toujours aussi délicats, on forme des stries, sur tout le cône avant le l’achever, d’un précis coup de baguette au centre, pour former un conduit de chaleur.

On dispose alors avec une pince, la pièce de mica qui accueillera le précieux bois. La maîtresse sort une amulette contenant les papiers qui eux-mêmes cachent un minuscule morceau de bois. Celui-ci est ainsi chauffé mais non brûlé pour diffuser au mieux ses arômes. Il s’est passé bien 10 minutes depuis la préparation du jeu. Je me félicite d’avoir laissé les enfants qui auraient déjà mimé le paresseux de Zootopie.

Nous avons noté notre nom sur le papier placé devant nous, il faudra noter les réponses avec le code reliant les paires ou séparant les différents encens. Le papier sera replié pour une plus grande discrétion.

Le premier brûleur peut circuler. Courbettes. Pour le porter, il faut le prendre sur le plat de la main gauche, pouce au-dessus et former avec la main droite un petit entonnoir où on glisse son nez. On respire ainsi l’encens et on expire sur le côté. En les voyant faire, je me demande si c’est peut-être pour ça qu’on dit  « entendre » : lorsqu’elles expirent sur le côté, elles placent directement l’oreille contre l’encens, on dirait qu’elles l’écoutent… Comme je n’avais pas lu le manuel, et que je ne comprenais rien à ce qu’elles disaient, je me demandais bien ce qu’elles faisaient en expirant sur le côté. Hygiène, comme tu es présente partout, dans le port de masque en ville, dans les musée où les japonais mettent des papiers devant leur bouche lorsqu’ils s’approchent des vitrines, jusque dans le jeu du Kodo, cela remonte loin…

Nous avons droit à 3 respirations et entre chaque, il faut tourner le brûleur en montrant les 3 faces représentées dessus.

Pendant ce temps, je regarde la maîtresse nettoyer son matériel, cela me rappelle une école devant laquelle nous sommes passés : les élèves étaient en train de nettoyer leur terrain de basket, paraît-il qu’ils apprennent tout jeunes à tout ranger. Je me dis qu’on a loupé quelque chose dans notre éducation…

Gros stress, arrive mon tour, comme je regardais la personne en face de moi, je l’ai évidemment pris à l’envers et tourné dans le mauvais sens : No no no ! C’est dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pourquoi ? Parce que c’est la tradition, c’est le contraire du sens de la cérémonie du thé. Concentration, il ne faut surtout pas renverser le bol qu’elle a mis 10 minutes à préparer, ni éternuer sur le mini Fuji. Je ne sais pas pour elles, mais moi, je suis moyen relaxée à essayer de me tenir convenablement devant ces belles japonaises qui me regardent pendant que je sens.

Les 3 encens passés, elle collecte les petits bouts de papier pour donner les réponses de chacun et les vérifie sur un jeu de papiers pliés avec un code que je ne comprends pas. La réponse était qu’on a senti 3 encens différents… Le jeu est (déjà) fini.

Courbettes.

Nous remontons à la surface de la boutique où je peux enfin lire le manuel, poser mes questions, et digérer ce que je viens de vivre : l’expérience d’un concentré de culture japonaise dans toute sa splendeur. Je pense que le jeu se complique lorsqu’on a de nombreuses notes et qu’il faut connaître tous les motifs des réponses à inscrire sur le papier. Mais avec une bonne maîtrise de la langue, et beaucoup de temps, c’est finalement simple : un vrai jeu d’encens !

 

Lockhart Tea factory

Si le musée du thé de Munnar ne vaut pas trop la peine (paraît-il), visiter l’usine en activité à quelques kilomètres est très instructif. On y apprend toutes les étapes de transformation de la récolte au conditionnement. Les photos n’étaient pas autorisées mais cette fois je n’étais pas seule donc j’ai pu vous faire quelques clichés.

 

C’est ici que tout commence, non loin des collines aux jolis méandres verts. La précieuse feuille traitée ici, dans l’une des nombreuses manufactures de thé locales. Elle subira plusieurs étapes avant de réchauffer vos soirées d’automne.

1) Lavage et séchage

Les feuilles sont d’abord lavées puis disposées sur un immense plateau pendant 14 heures ; une soufflerie permet de les débarrasser de l’humidité, et donc des moisissures.

Vert, noir, ou blanc, quelle que soit sa couleur, les feuilles proviennent de la même et unique plante ; ce sont les parties utilisées et les process qui diffèrent. Pour le thé noir, les grandes feuilles sont sélectionnées, (le plus gros du marché) ; pour le thé vert : les petites feuilles, jeunes pousses au vert tendre ; et pour le thé blanc, le plus précieux : ce sont les bourgeons. Comme le thé vert est fait en plus petites quantités, il est séché séparément tous les lundis.

1) Broyage

On passe ensuite les feuilles débarrassées de toute humidité au broyage. Le thé noir peut se trouver en 4 qualités différentes :

  • la meilleure est broyée 50 minutes pour avoir davantage d’anti- oxydants, il en ressort un écrasage fin mais non une poudre.
  • la deuxième est broyée 40 minutes
  • la troisième 30 minutes.
  • enfin les restes du passage au tamis seront broyés plus finement pour faire les sachets de thé de moindre qualité.

Le thé vert n’est broyé que 10 minutes, tandis que le thé blanc ne l’est pas : il est simplement séparé à la main de toutes les impuretés.

3) Oxydation et refroidissement

On laisse reposer les feuilles de thé noir à température ambiante en les aérant pendant environ 30 minutes. La fermentation commence, c’est là que la couleur du thé change et prend sa robe noire.

Cette étape n’est réalisée que pour le thé noir, le thé vert et le thé blanc ne seront pas oxydés. Le thé blanc sera juste séché sept jours au soleil.

4) Séchage à chaud

Changement de température dans cette salle où sont disposés d’immenses sécheurs électriques qui arrêteront la fermentation. Les feuilles broyées passeront 32 minutes à 130 degrés.

5) Tamisage et triage des feuilles.

Les feuilles seront alors séparées pour être débarrassées de leurs fibres (restes de tiges). Le thé noir perd ainsi 40% de son poids ; le thé vert 20%. Le blanc n’a pas de déchets.

6) Séparation colorimétrique

La fierté de l’établissement : une machine made in India, qui permet d’identifier les parties de thé de couleur différente. Les feuilles passeront ainsi 4 fois au travers de cette machine à caméras pour purifier le thé et n’avoir que les parties noires.

Le produit est alors expédié à Cochin pour être conditionné et bu aux quatre coins du monde…

Petits conseils de dégustation :

Thé vert : 4 feuilles pour 100 ml d’eau. Peut se boire avec du citron ou du miel pour adoucir l’amertume.

Thé blanc : 7 bourgeons (ne jamais mettre de lait ni de sucre pour bénéficier pleinement de ses propriétés anti cholesterol et cancer)

 

 

Santal à Mysore 

« La fabrique est fermée »

Pourquoi ai-je toujours cette réponse lorsque je demande à voir la distillerie de santal du gouvernement ? Déjà il y a 11 ans, j’avais été découragée, amenée dans des boutiques à touristes, avant de tomber sur un chauffeur de tuc tuc qui accepte de m’y conduire. 2017, même cirque ! « Je veux bien vous conduire devant le bâtiment mais c’est fermé depuis longtemps... » nous annonce le chauffeur.

« Ok ». Il faut toujours insister… La manufacture est toujours là, elle fête son 100ème anniversaire (très discrètement). En effet, la distillerie de Bengalore date de 1916 et celle de Mysore a été inaugurée en 1917. Elle a même été repeinte depuis la dernière fois que je suis venue. Mais le mystère autour de ce lieu reste intact. Le responsable accepte de nous faire la visite. Il faut laisser sa pièce d’identité, ranger appareil photo et téléphone, à mon grand regret : vous ne verrez rien du charme désuet que dégage l’endroit.

La guérite franchie, une incroyable odeur de santal nous attire irrémédiablement dans le bâtiment. J’y rentre comme dans un temple. L’usine est calme comme la première fois, je m’étais d’ailleurs demandé si elle n’était pas désaffectée. L’homme qui nous sert de guide nous explique quelques bribes du processus. Le bois est d’abord broyé avec un outil assez archaïque qui permet de concasser le bois avec un poids en fer. Il passera ensuite plusieurs transformations pour être réduit en copeaux et en poudre. Un nuage de poussière boisée flotte. Hum, remplir ses bronches de santal…

La distillerie se situe dans un autre bâtiment, derrière un immense stock de bois, « trop immatures pour être distillés », nous précise notre guide, « ils serviront pour les crémations ». Une autre utilisation du santal… Dans la médecine ayurvédique, le précieux bois sert à calmer l’anxiété. Partir en santal… N’est-ce pas une garantie de quitter ce monde sereinement?

Huit cuves de 2000 kg sont sagement alignées et attendent la précieuse poudre. Une seule est en route, (les autres le sont-elles parfois ?). Le lieu semble davantage appartenir aux chiens errants. Seul le parfum témoigne d’une activité : noix, caramel, vanille, crème de lait, spiritueux, le santal distillé de Mysore dégage de nombreux arômes cuits et gourmands. L’huile séparée sera alors purifiée avant d’être vendue. Le reste des copeaux de bois partiront en fumée, mais cette fois sous forme d’encens.

Depuis la pénurie de santal, le gouvernement régule drastiquement la production, les prix ont flambé et le bois se vend souvent sous le manteau. Un fournisseur du nord de l’Inde disait pouvoir s’en procurer de bonne qualité pour 2000 euros le kilo. Ici dans la boutique officielle, ils vendent l’huile à 6 000 euros le Kilo, (2500 roupies les 5 grammes). « Pourquoi achetez vous le santal d’Australie » ? me demandait ce même fournisseur indigné, « vous pourriez utiliser d’autres matières indiennes,  le bois d’amyris, ou le thuya » (qui sent le cèdre avec une petite pointe crémeuse), « mais pas l’Australie qui n’a rien à voir avec notre santal ». C’est vrai que le santal de Mysore est particulièrement addictif et représente tellement de choses pour la communauté hindou qu’il est irremplaçable. L’Australie est sur ma route, je me ferai ma propre idée…

La petite boutique attenante à l’usine est fermée, nous allons donc à une sorte de pop-up store indien officiel, monté à l’occasion du festival de Dasara, (plus grande fête indienne et qui atteint son pic à Mysore).

C’est ici le temple des produits parfumés au santal. Je ramènerai un petit savon, histoire de (j’avais déjà acheté l’huile au prix fort la dernière fois) et boude les autres produits où on sent trop fortement les bois ambrés… Pure Sandalwood hein ? Je préfère rester sur le souvenir de la distillerie.

 

Jodhpur, la cité bleue en odeurs


Cela grouille dans les rues autour de la Tour de l’horloge : après les heures chaudes, la vie reprend son animation klaxonneuse autour du marché. La ville est aussi appelée Suncity, ayant le plus grand tôt d’ensoleillement d’Inde. Ici tout le monde semble avoir quelquechose à vendre, les échoppes spécialisées proposent des produits de niche : une boutique de cadenas, une boutique de bracelets, une boutique de rubans à broder sur des saris. Il faut être assez habile pour profiter du spectacle tout en évitant les motos les tuc-tuc, ou encore les vaches.

Soudain, un moment de grâce : une petite fille apparaît, tenant un bouquet de ballons, prête à s’envoler du brouhaha.


Prendre de la hauteur, c’est ce qu’il faut ; se promener dans les ruelles environnantes aux couleurs délavées permet d’apprivoiser la ville à première vue fatigante. Le bleu, couleur des habitations des brahmanes, propose depuis le fort une vue sur une mer bleue de maisons, un océan dans le désert… Prendre l’air, respirer loin des odeurs de la ville qui offre une alternance frustrante d’odeurs divines et repoussantes : rose, savon, ail frit, diarrhée, chapati, santal, lessive, égouts. A peine cherche-t-on, narines grandes ouvertes, à savoir d’où provient une délicieuse effluve de curry, que celle-ci est immédiatement remplacée par une odeur de décharge. L’extase olfactive est brève.


À quelques pas de la place principale, on peut trouver des échoppes de parfums. Les vendeurs excités par une touriste en basse saison me sortent leurs plus beaux flacons où colle un fond d’huile poisseuse, tapé par le soleil. Que peuvent-ils vendre ? Et à qui ?

Le soir même nous dînons dans un restaurant niché sur un temple. Je raconte notre voyage au serveur qui dit connaître quelqu’un à me présenter : un fabricant de parfums qui a une boutique à l’écart des rues touristiques. Le rendez-vous est pris.


Chopra représente la 3 ème génération de la petite société familiale Adinath sales. Dans sa distillerie, il produit de la rose provenant de Pushkar et du vétiver. Sans prononcer une seule fois le mot parfumeur, il dit aussi faire les mélanges des « attars », ces huiles parfumées, sans alcool, pour respecter les principes de sa religion, le Jaïnisme. Car ici, la religion est au cœur des principes de beauté. Il nous explique en effet comment utiliser l’attar : pour  vénérer les Dieux, plus que pour se parfumer.

Si vous avez comme moi une relation particulière avec le parfum et les cotons tige, vous allez adorer ce nouveau geste.


Faire une boule de coton et l’imprégner de l’huile parfumée. Faire sa petite prière et la présenter aux Dieux avant de la loger dans la cavité du cartilage de l’oreille, puis étaler sur les bras le surplus d’huile restée sur les mains. « Une offrande pour Dieu et un cadeau pour tout le monde » s’amuse Chopra. « Et comme ça ne tombe pas en prenant la douche, ça permet de se parfumer longtemps . »


Il vend aussi d’autres fleurs, qu’il ne produit pas mais qu’il « échange » avec d’autres confrères. Il me fait sentir la fleur de keora dont on boit l’eau de fleur comme l’eau de rose. La fleur de mogra, proche du jasmin et le chameli. Au bout d’un moment je lui fais remarquer « est-ce normal si je sens du santal dans vos fleurs ? » -« Effectivement, on met toujours la fleur dans l’huile de santal. Ça coûte moins cher, et en plus le santal a une propriété intéressante ».

Il me dépose une goutte de santal sur l’ongle à lécher. »le santal permet de mieux supporter la chaleur », « on le prend comme ça sur la langue ou sur un sucre, et comme c’est un peu amer, on termine par cela pour le goût « . Il me redépose une goutte sur l’ongle. Du café !  Le mélange santal-café est fantastique !

Et votre rose, comment est-elle ? Une variété différente de celle de « l’UP ». (Uttar Pradesh). Il existe environ 22 à 24 qualités de rose. Et cette année, la récolte a eu quelques insectes… -« Vous ne les traitez pas ? » -« We are Jaïns ! » Répond-il dans un éclat de rires : « We don’t kill insects »!

Pour faire bio, le jaïnisme a du bon…

D’autres ingrédients ont des fonctions liées à la religion, vous en saurez bientôt plus sur le Facebook de Robertet !