Cérémonie du Kodo, ou l’art « d’écouter » l’encens.

Si vous visitez les musées nationaux de Tokyo et de Kyoto, vous n’échapperez pas à la vue de magnifique set de jeux de Kodo, faisant souvent partie des trousseaux d’empereurs ou de Shogun.

J’en avais souvent entendu parler lors de conférences, aussi j’avais très envie de participer à ce petit jeu, inventé bien avant le loto des odeurs, pour relaxer ces empereurs un peu nerveux.

La maison Yamada Matsu à Kyoto propose des initiations de différents niveaux, il faut s’y prendre un peu à l’avance car il y a peu de places mais c’est vraiment une expérience à vivre. Davantage pour avoir une démonstration de l’esthétique, le raffinement à la japonaise plus que pour l’olfaction en tant que telle.

Me voilà donc partie pour 1h d’initiation, lâchant mari et enfants (non compatibles avec l’idée « d’entendre dans le calme »).

Nous sommes accueillis dans une grande boutique dans de délicieux effluves boisés, un petit sas pour réveiller son nez. Après avoir réglé un petit prix symbolique, on vous remet, à deux mains bien sûr, un petit carton, sésame pour les salons privés. A l’heure précise, on nous invite à descendre en rang un escalier donnant dans une salle où nous sommes placées grâce au petit carton. Je regarde les cinq autres participantes… Oups, elles sont toutes en kimono de cérémonie, j’aurais peut-être dû mettre autre chose qu’un jean (en même temps, je n’ai rien d’autre…).

Deuxième oups, la maîtresse de cérémonie ne semble pas trop parler anglais. Je savais que l’initiation est en japonais : on m’avait proposé un petit manuel en anglais, mais je ne m’étais pas préparée à passer une heure à regarder en souriant les autres sans comprendre un mot. Cela dit, c’est beau le japonais, j’ai l’impression d’écouter un oiseau qui parle.

L’initiation commence par quelques explications sur cet art signifiant la « voie de l’encens » (Kodo). « Ecouter l’encens » signifie aiguiser son esprit pour se concentrer sur la senteur. Le Sanshuko (jeu à trois encens) ou Genjiko (5 encens) ont pour but de deviner si les encens sentis sont les mêmes ou différents. Mais le véritable but est de se relaxer en sentant de précieux bois en bonne compagnie.

Le Kodo a été établi durant la période Muramachi (1392-1573), commençant avec le shogun Ashikaga Yoshimasa, qui a organisé une classification de sa large collection de bois. Ceux-ci sont organisés en 6 catégories, appelées Rikkoku, littérallement les 6 pays : Vietnam, Malaisie, Inde, Thaïlande, Indonésie, et « sud barbare » (bref origine inconnue). Ces bois étaient principalement du santal, (indien, voir l’article sur le santal de Mysore) et différents types de Oud. Comment, du Oud au 14th siècle au Japon ? Et oui, il ne faut pas oublier que l’île, avant de connaître l’ère Edo et de se couper du monde, accueillait les populations d’Asie, Chine, Corée, et avec elles leur religion bouddhiste et le goût de l’encens.

Après cette petit introduction, commence alors le jeu du Monko.

Courbettes devant le set de ce jeu sacré.

La maîtresse prépare en silence et avec une infinie lenteur les 3 petits brûleurs dans lesquels sont disposés du charbon (traité sans odeur) et des cendres (idem).

Elle déplie avec des gestes très maitrisés un matériel quasi chirurgical pour préparer les cendres : on commence par les remuer délicatement, puis on forme un cône, (ça m’étonnerait pas qu’il forme un petit hommage au Mont Fuji, ils en sont si fiers !). Les cendres sont ensuite tassées avec la petite spatule plate. On essuie le contour avec une petite plume, comme une caresse, et on recommence à tasser. On prend alors une sorte de baguette, et avec des gestes toujours aussi délicats, on forme des stries, sur tout le cône avant le l’achever, d’un précis coup de baguette au centre, pour former un conduit de chaleur.

On dispose alors avec une pince, la pièce de mica qui accueillera le précieux bois. La maîtresse sort une amulette contenant les papiers qui eux-mêmes cachent un minuscule morceau de bois. Celui-ci est ainsi chauffé mais non brûlé pour diffuser au mieux ses arômes. Il s’est passé bien 10 minutes depuis la préparation du jeu. Je me félicite d’avoir laissé les enfants qui auraient déjà mimé le paresseux de Zootopie.

Nous avons noté notre nom sur le papier placé devant nous, il faudra noter les réponses avec le code reliant les paires ou séparant les différents encens. Le papier sera replié pour une plus grande discrétion.

Le premier brûleur peut circuler. Courbettes. Pour le porter, il faut le prendre sur le plat de la main gauche, pouce au-dessus et former avec la main droite un petit entonnoir où on glisse son nez. On respire ainsi l’encens et on expire sur le côté. En les voyant faire, je me demande si c’est peut-être pour ça qu’on dit  « entendre » : lorsqu’elles expirent sur le côté, elles placent directement l’oreille contre l’encens, on dirait qu’elles l’écoutent… Comme je n’avais pas lu le manuel, et que je ne comprenais rien à ce qu’elles disaient, je me demandais bien ce qu’elles faisaient en expirant sur le côté. Hygiène, comme tu es présente partout, dans le port de masque en ville, dans les musée où les japonais mettent des papiers devant leur bouche lorsqu’ils s’approchent des vitrines, jusque dans le jeu du Kodo, cela remonte loin…

Nous avons droit à 3 respirations et entre chaque, il faut tourner le brûleur en montrant les 3 faces représentées dessus.

Pendant ce temps, je regarde la maîtresse nettoyer son matériel, cela me rappelle une école devant laquelle nous sommes passés : les élèves étaient en train de nettoyer leur terrain de basket, paraît-il qu’ils apprennent tout jeunes à tout ranger. Je me dis qu’on a loupé quelque chose dans notre éducation…

Gros stress, arrive mon tour, comme je regardais la personne en face de moi, je l’ai évidemment pris à l’envers et tourné dans le mauvais sens : No no no ! C’est dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pourquoi ? Parce que c’est la tradition, c’est le contraire du sens de la cérémonie du thé. Concentration, il ne faut surtout pas renverser le bol qu’elle a mis 10 minutes à préparer, ni éternuer sur le mini Fuji. Je ne sais pas pour elles, mais moi, je suis moyen relaxée à essayer de me tenir convenablement devant ces belles japonaises qui me regardent pendant que je sens.

Les 3 encens passés, elle collecte les petits bouts de papier pour donner les réponses de chacun et les vérifie sur un jeu de papiers pliés avec un code que je ne comprends pas. La réponse était qu’on a senti 3 encens différents… Le jeu est (déjà) fini.

Courbettes.

Nous remontons à la surface de la boutique où je peux enfin lire le manuel, poser mes questions, et digérer ce que je viens de vivre : l’expérience d’un concentré de culture japonaise dans toute sa splendeur. Je pense que le jeu se complique lorsqu’on a de nombreuses notes et qu’il faut connaître tous les motifs des réponses à inscrire sur le papier. Mais avec une bonne maîtrise de la langue, et beaucoup de temps, c’est finalement simple : un vrai jeu d’encens !

 

Lockhart Tea factory

Si le musée du thé de Munnar ne vaut pas trop la peine (paraît-il), visiter l’usine en activité à quelques kilomètres est très instructif. On y apprend toutes les étapes de transformation de la récolte au conditionnement. Les photos n’étaient pas autorisées mais cette fois je n’étais pas seule donc j’ai pu vous faire quelques clichés.

 

C’est ici que tout commence, non loin des collines aux jolis méandres verts. La précieuse feuille traitée ici, dans l’une des nombreuses manufactures de thé locales. Elle subira plusieurs étapes avant de réchauffer vos soirées d’automne.

1) Lavage et séchage

Les feuilles sont d’abord lavées puis disposées sur un immense plateau pendant 14 heures ; une soufflerie permet de les débarrasser de l’humidité, et donc des moisissures.

Vert, noir, ou blanc, quelle que soit sa couleur, les feuilles proviennent de la même et unique plante ; ce sont les parties utilisées et les process qui diffèrent. Pour le thé noir, les grandes feuilles sont sélectionnées, (le plus gros du marché) ; pour le thé vert : les petites feuilles, jeunes pousses au vert tendre ; et pour le thé blanc, le plus précieux : ce sont les bourgeons. Comme le thé vert est fait en plus petites quantités, il est séché séparément tous les lundis.

1) Broyage

On passe ensuite les feuilles débarrassées de toute humidité au broyage. Le thé noir peut se trouver en 4 qualités différentes :

  • la meilleure est broyée 50 minutes pour avoir davantage d’anti- oxydants, il en ressort un écrasage fin mais non une poudre.
  • la deuxième est broyée 40 minutes
  • la troisième 30 minutes.
  • enfin les restes du passage au tamis seront broyés plus finement pour faire les sachets de thé de moindre qualité.

Le thé vert n’est broyé que 10 minutes, tandis que le thé blanc ne l’est pas : il est simplement séparé à la main de toutes les impuretés.

3) Oxydation et refroidissement

On laisse reposer les feuilles de thé noir à température ambiante en les aérant pendant environ 30 minutes. La fermentation commence, c’est là que la couleur du thé change et prend sa robe noire.

Cette étape n’est réalisée que pour le thé noir, le thé vert et le thé blanc ne seront pas oxydés. Le thé blanc sera juste séché sept jours au soleil.

4) Séchage à chaud

Changement de température dans cette salle où sont disposés d’immenses sécheurs électriques qui arrêteront la fermentation. Les feuilles broyées passeront 32 minutes à 130 degrés.

5) Tamisage et triage des feuilles.

Les feuilles seront alors séparées pour être débarrassées de leurs fibres (restes de tiges). Le thé noir perd ainsi 40% de son poids ; le thé vert 20%. Le blanc n’a pas de déchets.

6) Séparation colorimétrique

La fierté de l’établissement : une machine made in India, qui permet d’identifier les parties de thé de couleur différente. Les feuilles passeront ainsi 4 fois au travers de cette machine à caméras pour purifier le thé et n’avoir que les parties noires.

Le produit est alors expédié à Cochin pour être conditionné et bu aux quatre coins du monde…

Petits conseils de dégustation :

Thé vert : 4 feuilles pour 100 ml d’eau. Peut se boire avec du citron ou du miel pour adoucir l’amertume.

Thé blanc : 7 bourgeons (ne jamais mettre de lait ni de sucre pour bénéficier pleinement de ses propriétés anti cholesterol et cancer)

 

 

Santal à Mysore 

« La fabrique est fermée »

Pourquoi ai-je toujours cette réponse lorsque je demande à voir la distillerie de santal du gouvernement ? Déjà il y a 11 ans, j’avais été découragée, amenée dans des boutiques à touristes, avant de tomber sur un chauffeur de tuc tuc qui accepte de m’y conduire. 2017, même cirque ! « Je veux bien vous conduire devant le bâtiment mais c’est fermé depuis longtemps... » nous annonce le chauffeur.

« Ok ». Il faut toujours insister… La manufacture est toujours là, elle fête son 100ème anniversaire (très discrètement). En effet, la distillerie de Bengalore date de 1916 et celle de Mysore a été inaugurée en 1917. Elle a même été repeinte depuis la dernière fois que je suis venue. Mais le mystère autour de ce lieu reste intact. Le responsable accepte de nous faire la visite. Il faut laisser sa pièce d’identité, ranger appareil photo et téléphone, à mon grand regret : vous ne verrez rien du charme désuet que dégage l’endroit.

La guérite franchie, une incroyable odeur de santal nous attire irrémédiablement dans le bâtiment. J’y rentre comme dans un temple. L’usine est calme comme la première fois, je m’étais d’ailleurs demandé si elle n’était pas désaffectée. L’homme qui nous sert de guide nous explique quelques bribes du processus. Le bois est d’abord broyé avec un outil assez archaïque qui permet de concasser le bois avec un poids en fer. Il passera ensuite plusieurs transformations pour être réduit en copeaux et en poudre. Un nuage de poussière boisée flotte. Hum, remplir ses bronches de santal…

La distillerie se situe dans un autre bâtiment, derrière un immense stock de bois, « trop immatures pour être distillés », nous précise notre guide, « ils serviront pour les crémations ». Une autre utilisation du santal… Dans la médecine ayurvédique, le précieux bois sert à calmer l’anxiété. Partir en santal… N’est-ce pas une garantie de quitter ce monde sereinement?

Huit cuves de 2000 kg sont sagement alignées et attendent la précieuse poudre. Une seule est en route, (les autres le sont-elles parfois ?). Le lieu semble davantage appartenir aux chiens errants. Seul le parfum témoigne d’une activité : noix, caramel, vanille, crème de lait, spiritueux, le santal distillé de Mysore dégage de nombreux arômes cuits et gourmands. L’huile séparée sera alors purifiée avant d’être vendue. Le reste des copeaux de bois partiront en fumée, mais cette fois sous forme d’encens.

Depuis la pénurie de santal, le gouvernement régule drastiquement la production, les prix ont flambé et le bois se vend souvent sous le manteau. Un fournisseur du nord de l’Inde disait pouvoir s’en procurer de bonne qualité pour 2000 euros le kilo. Ici dans la boutique officielle, ils vendent l’huile à 6 000 euros le Kilo, (2500 roupies les 5 grammes). « Pourquoi achetez vous le santal d’Australie » ? me demandait ce même fournisseur indigné, « vous pourriez utiliser d’autres matières indiennes,  le bois d’amyris, ou le thuya » (qui sent le cèdre avec une petite pointe crémeuse), « mais pas l’Australie qui n’a rien à voir avec notre santal ». C’est vrai que le santal de Mysore est particulièrement addictif et représente tellement de choses pour la communauté hindou qu’il est irremplaçable. L’Australie est sur ma route, je me ferai ma propre idée…

La petite boutique attenante à l’usine est fermée, nous allons donc à une sorte de pop-up store indien officiel, monté à l’occasion du festival de Dasara, (plus grande fête indienne et qui atteint son pic à Mysore).

C’est ici le temple des produits parfumés au santal. Je ramènerai un petit savon, histoire de (j’avais déjà acheté l’huile au prix fort la dernière fois) et boude les autres produits où on sent trop fortement les bois ambrés… Pure Sandalwood hein ? Je préfère rester sur le souvenir de la distillerie.

 

Jodhpur, la cité bleue en odeurs


Cela grouille dans les rues autour de la Tour de l’horloge : après les heures chaudes, la vie reprend son animation klaxonneuse autour du marché. La ville est aussi appelée Suncity, ayant le plus grand tôt d’ensoleillement d’Inde. Ici tout le monde semble avoir quelquechose à vendre, les échoppes spécialisées proposent des produits de niche : une boutique de cadenas, une boutique de bracelets, une boutique de rubans à broder sur des saris. Il faut être assez habile pour profiter du spectacle tout en évitant les motos les tuc-tuc, ou encore les vaches.

Soudain, un moment de grâce : une petite fille apparaît, tenant un bouquet de ballons, prête à s’envoler du brouhaha.


Prendre de la hauteur, c’est ce qu’il faut ; se promener dans les ruelles environnantes aux couleurs délavées permet d’apprivoiser la ville à première vue fatigante. Le bleu, couleur des habitations des brahmanes, propose depuis le fort une vue sur une mer bleue de maisons, un océan dans le désert… Prendre l’air, respirer loin des odeurs de la ville qui offre une alternance frustrante d’odeurs divines et repoussantes : rose, savon, ail frit, diarrhée, chapati, santal, lessive, égouts. A peine cherche-t-on, narines grandes ouvertes, à savoir d’où provient une délicieuse effluve de curry, que celle-ci est immédiatement remplacée par une odeur de décharge. L’extase olfactive est brève.


À quelques pas de la place principale, on peut trouver des échoppes de parfums. Les vendeurs excités par une touriste en basse saison me sortent leurs plus beaux flacons où colle un fond d’huile poisseuse, tapé par le soleil. Que peuvent-ils vendre ? Et à qui ?

Le soir même nous dînons dans un restaurant niché sur un temple. Je raconte notre voyage au serveur qui dit connaître quelqu’un à me présenter : un fabricant de parfums qui a une boutique à l’écart des rues touristiques. Le rendez-vous est pris.


Chopra représente la 3 ème génération de la petite société familiale Adinath sales. Dans sa distillerie, il produit de la rose provenant de Pushkar et du vétiver. Sans prononcer une seule fois le mot parfumeur, il dit aussi faire les mélanges des « attars », ces huiles parfumées, sans alcool, pour respecter les principes de sa religion, le Jaïnisme. Car ici, la religion est au cœur des principes de beauté. Il nous explique en effet comment utiliser l’attar : pour  vénérer les Dieux, plus que pour se parfumer.

Si vous avez comme moi une relation particulière avec le parfum et les cotons tige, vous allez adorer ce nouveau geste.


Faire une boule de coton et l’imprégner de l’huile parfumée. Faire sa petite prière et la présenter aux Dieux avant de la loger dans la cavité du cartilage de l’oreille, puis étaler sur les bras le surplus d’huile restée sur les mains. « Une offrande pour Dieu et un cadeau pour tout le monde » s’amuse Chopra. « Et comme ça ne tombe pas en prenant la douche, ça permet de se parfumer longtemps . »


Il vend aussi d’autres fleurs, qu’il ne produit pas mais qu’il « échange » avec d’autres confrères. Il me fait sentir la fleur de keora dont on boit l’eau de fleur comme l’eau de rose. La fleur de mogra, proche du jasmin et le chameli. Au bout d’un moment je lui fais remarquer « est-ce normal si je sens du santal dans vos fleurs ? » -« Effectivement, on met toujours la fleur dans l’huile de santal. Ça coûte moins cher, et en plus le santal a une propriété intéressante ».

Il me dépose une goutte de santal sur l’ongle à lécher. »le santal permet de mieux supporter la chaleur », « on le prend comme ça sur la langue ou sur un sucre, et comme c’est un peu amer, on termine par cela pour le goût « . Il me redépose une goutte sur l’ongle. Du café !  Le mélange santal-café est fantastique !

Et votre rose, comment est-elle ? Une variété différente de celle de « l’UP ». (Uttar Pradesh). Il existe environ 22 à 24 qualités de rose. Et cette année, la récolte a eu quelques insectes… -« Vous ne les traitez pas ? » -« We are Jaïns ! » Répond-il dans un éclat de rires : « We don’t kill insects »!

Pour faire bio, le jaïnisme a du bon…

D’autres ingrédients ont des fonctions liées à la religion, vous en saurez bientôt plus sur le Facebook de Robertet !

Parfums d’Iran

Lorsque je dis que je commence notre tour du monde par l’Iran, les réactions sont toujours différentes : certains ont peur, ils imaginent un pays dangereux ; d’autres voient la culture, la richesse, le berceau de la civilisation. Car l’Iran, c’est surtout ça. Il était donc naturel de commencer ici la découverte du monde et de ses odeurs. Et d’un point de vue plus personnel, j’étais excitée de connaître enfin le pays de mon ami d’enfance, Philippe. Le parfum épicé de son appartement imprégnait tous ses vêtements, cela me semblait très exotique à l’époque.

L’Iran est un marché qui s’ouvre, de nombreuses marques occidentales l’ont compris, ici tout reste à faire. Et si la loi islamique impose le port du voile, la jeunesse iranienne a trouvé la parade pour dévoiler des beautés aguicheuses. Maquillage important, voile qui se transforme en accessoire de marque, coiffures travaillées… de quoi se sentir un peu trop « simple » au milieu tous ces attributs de séduction. De Téhéran à Ispahan, la rhinoplastie est partout : le pays est en tête des opérations chirurgicales. Effectivement j’ai croisé au moins trois pansements blancs par jour sur le nez de ces femmes qui s’affichent fièrement, montrant ainsi leur statut social.

Rhinoplastie en Iran, Le Musc & la Plume

Et le parfum dans tout cela ? Nous sommes loin des clichés de Dubai et du Moyen-Orient. Je n’ai pas, ou très peu senti de oud dans la rue, quelques bois ambrés certes, mais pas plus qu’en France. Leurs goûts sont assez proches des nôtres, puisqu’ils adorent les marques occidentales.
Coté distribution, on trouve quelques chaînes mais aussi de nombreuses échoppes dans le bazar (c’est là qu’on retrouve l’orient). Et bien sûr, qui dit bazars dit contrefaçons.

Tee Shirt 1 Million Iran, Le Musc & la Plume
Bazar à Shiraz, Le Musc & la Plume

Le hasard, qui fait toujours bien les choses, a voulu qu’on atterrisse via couch surfing chez un vendeur de parfums. Sa société commercialise quelques parfums à succès comme ceux-là :

 
OK, on reconnaîtra quelques inspirations de packs et de notes…

Il me raconte un peu les goûts des iraniens et cite ce qui marche le plus selon lui à Shiraz  : Black Afgano de Nasomatto, Lalique Encre noire (il en porte d’ailleurs une copie pas mal faite mais dont il se plaint de la tenue par rapport à l’original), Black XS, Boss, Dunhill, Jaguar, Bugatti, 1 million, Polo Black, Bleu … et des produits que je connaissais un peu moins comme Wood Dsquared2, Martini Noir. Ajmal Evoke.

Au bout d’un moment je lui demande pourquoi il ne me cite que des parfums d’hommes. Sa femme me répond parce que « les hommes font le plus gros du marché : les femmes sortent moins, elles restent à la maison ».  Et c’est vrai qu’il a eu du mal à me sortir quelques noms féminins : Coco, Joop, Chi Chi…

Les parfums qu’il commercialise coûtent 600 000 IRR et sont vendus 1 200 000 (soit environ 30 euros). J’ai moi même acheté un Jeanne de Lanvin pour faire un cadeau 1 650 000 IRR (environ 41 euros). Ce qui, ramené au niveau de vie en fait un produit de luxe. D’ailleurs, les iraniens profitent beaucoup des voyages des amis ou de la famille pour acheter du parfum, surtout en Turquie où il est beaucoup moins cher.

Boutique de Téhéran Le Musc & la Plume


Dans la rue, que sent-on? (Pas grand chose finalement car l’air est sec !). Mais s’il y a un produit d’ambiance que l’on sent partout c’est celui-ci (parole de ménagère iranienne), toutes les boutiques du bazar à Shiraz sentent cette note fleurie et propre.


Côté parfum de peau : quelques hommes boisés ambrés, des femmes fleuri-vanillées, parfois des notes douces et fraîches qui leur rappellent les vacances et le climat tropical du nord. La pluie est quelque chose de très positif, ici ; beaucoup m’ont dit apprécier les parfums « cold ». En effet, j’ai senti un « La vie est belle », mais c’était l’exception… Toutes les femmes que j’ai interrogées m’ont dit qu’elles préféraient porter les parfums français aux produits traditionnels locaux, mais peu nombreuses ont été capables de me citer des marques et encore moins de me décrire les parfums. Le parfum est bien une affaire de mode.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le marché iranien, une société de composition s’est penchée sur la question… à suivre dans le prochain cosmétique mag…

Zarpazaan, la petite boutique de Safran d’Ispahan

« Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps. »

Ce que dit le père Balzac est aussi vrai pour les odeurs.  Les goûts sont souvent une affaire d’exposition. Si comme moi vous n’avez jamais été fan de safran, venez en Iran : sirop de safran, riz au safran, glace au safran, cake au safran, poulet au safran, et dans les bazars ? Encore ces effluves de safran… Vous pouvez passer la journée à l’avoir dans les narines. Jusqu’à maintenant, j’abordais cette matière par sa facette cuirée, limite « chaussure portée ». Après 10 jours d’Iran, je me suis habituée à son teint ocre, et son odeur passée. (Le latin safranum vient du mot persan « zarparan » , zar  signifiant « or » et « par » veut dire « stigmate »). Avec de la menthe, du riz et des épines-vinettes, il se fait plus frais et aromatique. Pour goûter à sa facette orientale, associez le avec de la rose, de la cardamome et du sucre. Dans une glace à la pistache, il est juste divin…


La boutique Zarparaan à deux pas de la place de l’Imam à Ispahan vous expliquera toutes les qualités de safran du médicinal au plus noble, après vous avoir fait déguster ce délicieux thé au safran.


Une petite démonstration avec une pince montre comment séparer les 3 stigmates de leur extension (partie jaune).

Le prix dépend bien sûr de la qualité mais rien à voir avec les minuscules boîtes que l’on trouve en France. L’opulence et la générosité orientale se retrouve aussi dans la boutique…

Zarparaan, 22 ostandari st, Ispahan – www.zarparaan.com

L’odeur des mosquées

Faire du couch surfing est une expérience aléatoire, mais s’il y a un pays où il faut le faire, c’est bien l’Iran. Arrivés au petit matin du train de Téhéran, nous étions certainement encore trop endormis par notre besoin de confort pour saisir la chance que nous allions avoir : celle de faire une vraie rencontre.
Maria a 33 ans, elle vit à Shiraz, un petit peu en dehors du centre ville avec sa fille et l’homme à qui elle a été mariée. Elle fait du sport, du yoga, “parce que cela lui donne une énergie positive” explique-t-elle.
C’est ainsi qu’elle se présente lorsque je la soumets au petit test olfactif. Que ressent-elle sur chaque odeur ? Ces quelques évocations olfactives qu’elle me donnera le dernier soir, je ne les aurais jamais comprises si nous n’avions pas passé 2 jours à discuter avec elle, et à partager l’intimité de sa maison, dormant dans sa propre chambre.
Un cadre de photo de mariage trône dans son salon. Nous rigolons ensemble de sa tête d’enfant : “18 ans, j’étais si jeune… malheureusement ». – Pourquoi malheureusement? – Maria répond, sans trop faire attention à l’homme gentil mais silencieux qui regarde la télévision à côté d’elle. Il ne parle pas anglais et ne participe à nos conversations que lorsque Maria traduit en farsi. “Je l’ai connu une semaine avant notre mariage, je n’ai pas trop réfléchi, maintenant ce serait différent”. Un mariage arrangé, comme cela se pratique encore. Mais elle sourit, imaginant une vie parallèle ; il y a tant de choses que Maria rêve de faire : voir Paris dont elle collectionne les clins d’œil dans sa décoration, quitter son pays, sortir dans la rue avec les jambes nues, montrer ses cheveux décolorés.
Vous savez qu’on déjà essayé de fuir? nous raconte-t-elle avec un grand sourire. « On a fait faire de faux papiers, avec mon mari et une dizaine de personnes. On était censés être polonais. Mais lorsqu’on est arrivés en Turquie, manque de bol, je suis tombée à la douane sur quelqu’un qui parlait le polonais… Tous les autres étaient passés sauf moi. Finalement mon mari est repassé pour me rejoindre. On a fait une semaine de prison, puis on nous a renvoyés en Iran.” -« et tu n’as jamais essayé de recommencer?”. – “ Non, après j’ai eu ma fille, et j’ai commencé une nouvelle vie… Si je devais venir en France, il faudrait que je mette l’appartement en hypothèque, une garantie pour le gouvernement : si on ne revient pas au bout de 3 mois, ils prennent l’appartement. Sauf qu’il appartient à ma belle mère…
J’aime mon pays, j’aime ma culture mais le manque de libertés, c’est trop dur. Si tu ne portes pas le voile, tu te fais reprendre par la police ; si ton pantalon montre un peu tes chevilles, pareil. Si tu te fais prendre avec de l’alcool dehors, c’est 60 coups de bâtons. Mon beau-frère n’y croyait pas, il les a provoqués en sortant avec une bière dans la rue, il l’ont pris et il est rentré avec le dos en sang. C’est bien ça la punition, ils font ça pour qu’on le dise à tout le monde.”
Pas une pointe de dramatisation dans la voix de Maria, sa force c’est l’humour. Elle nous fait d’ailleurs bien rire en zappant sur les chaînes de la télévision iranienne : “des barbus, des hommes, des hommes barbus, des Mollahs, des tombes, beaucoup de tombes, parce qu’il faut faire peur et montrer qu’ « on travaille pour la vie future”, sauf que nous, c’est maintenant qu’on veut vivre !”
Ces deux jours sont passés à une vitesse folle, et les discussions avec Maria ont complètement éclipsé le reste, l’inconfort de dormir dans une petite chambre à 4, la gêne de “squatter” chez quelq’un qu’on ne connaît pas. “Vous vivez au Paradis” nous a répété plusieurs fois notre hôte. Pourvu qu’on ne l’oublie pas de retour en France…
Alors Maria déteste l’odeur de la rose parce que ça lui rappelle « l’odeur des mosquées ». L’odeur est toujours une question de vécu.

Smell -Trotter Project

Trop jeune, trop occupé, trop fatigué par les enfants, trop de travail, trop vieux, trop tard… Il y a des milliers de raisons de ne pas partir. Mais le « trop tard » a fait peur. Partir faire un tour du monde, c’est comme faire des enfants, ce n’est jamais le bon moment.

Alors oui Le Musc & la Plume sera un peu en sourdine pendant un an, même si l’activité continuera avec d’autres ou à distance ! 😱 (Merci à Maryline et Juliette qui prennent la relève !)

Mais je vous propose de garder un lien, un petit fil sur les réseaux sociaux Facebook et Instagram où vous pourrez suivre les aventures (et les galères) d’une famille en voyage dans les pays suivants :
Iran>Inde>Sri Lanka>Japon>Chine>Laos>Cambodge>Indonésie >Australie >Nouvelle Zélande >Polynésie >île de Pâques >Chili>Argentine >Etats unis (si on arrive à entrer après l’Iran)
Enfin ça c’est la théorie, les voyages sont faits d’imprévus…

Un an sans alcool. Enfin sans parfum sur la peau car tout ce qui rentre dans notre sac à dos est pesé et challengé sur son indispensabilité. Le parfum est un luxe, un plaisir futile, et je suis bien curieuse aussi de voir combien de temps je tiens sans…

Un an sans parfum ne veut pas dire un an sans odeurs… Qui sait ce que nous trouverons dans les contrées lointaines que nous visiterons…

Suivez nous sur la page Facebook du Musc & La PlumeEt sur Instagram

et aussi sur ceux de Robertet ! 

Cette aventure fera l’objet d’un carnet de voyage l’année prochaine !…

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Parfumeur, un rôle de composition ?

Article écrit pour le N° 40 d’Expression Cosmétique
Acteur, visionnaire, architecte, technicien et créatif… le parfumeur doit endosser de nombreux rôles pour aboutir à la formule parfaite. Quels sont les processus de création ? Comment le métier a-t-il évolué, quels sont les outils que les sociétés de composition mettent en place pour les aider ? Enquête dans les coulisses de la création.Un voile flotte sur ce métier mystérieux : un parfumeur, assis face à sa feuille blanche, consulte rêveur son carnet moleskine pour s’inspirer. Est-ce bien là le métier d’aujourd’hui ? Devant leur ordinateur, entre deux « millièmes essais» qu’ils doivent prestement transmettre à leur robot peseur, les parfumeurs s’amusent de cette image d’Epinale. C’est tout le paradoxe du rôle : se présenter au public comme artiste et travailler en technicien de l’ombre.
Une méthode immuable…
S’il y a bien quelque chose qui fait l’unanimité dans ce métier, c’est la méthode, un socle qui a façonné la technique de chacun. Dans chacune des formules, souffle le procédé de création que les pères ont appris à leurs élèves. Jean Carles, fondateur de l’école de parfumerie Roure à Grasse, est passé par là ; organisant les matières premières en trois catégories : les « produits de base », très tenaces et peu volatils, les « modificateurs des produits de base » utiles « modifier le mauvais départ des produits de base* » les « produits de tête », très volatils. « La méthode consiste à sentir les matières par contraste d’odeurs, par familles olfactives et à travailler les accords en intégrant alternativement une matière pour voir ce qu’elle apporte », explique Maurice Rémond, Maître Parfumeur Senior Parfex, formé à cette école. « C’est une méthode que l’on utilise toujours pour initier nos nouvelles recrues » précise Cynthia Capron, Responsable Marketing de la même société. Effectivement, « le métier de parfumeur est un métier artistique, intangible, mais il y a des règles, on se base sur du concret » confirme Emilie Bouge, parfumeur chez Charabot. Sentir régulièrement, était un principe clé pour Jean Carles. Emilie le respecte et n’hésite pas réviser régulièrement ses familles, « car on sent différemment à 40 ans qu’à 20 ans, avec le temps le nez s’affine, une matière se pare de différentes couleurs. »
…vers la création de son styleD’une méthode naît certains rituels, comme « l’habitude de classer sa formule en tête/cœur/fond pour y voir plus clair », explique Alexandra Monet, parfumeur chez Drom Fragrances. « Je travaille souvent par coupage, j’isole un cœur qui peut représenter environ 80% de la formule, ce qui permet de faire varier les 20% restants. » Cette technique a un double intérêt : optimiser en interne les ressources en limitant une pesée inutile, et de pouvoir également figer l’esprit du parfum et ne pas se perdre dans les variations, comme une sortie de « micro chirurgie » sur la piste acceptée.Être multisupports : « Il faut savoir parler les différents dialectes de la langue de la parfumerie » note Jorge Lee, parfumeur chez Gulcicek, « vous devez communiquer des messages différents de fonctionnalité pour chaque type de produit. Pour le shampooing, ce serait la fraîcheur, la propreté et les soins. Pour un nettoyant de surface : propreté, fraîcheur et hygiène. » Et pourquoi pas casser ces règles ? Voler quelques astuces à d’autres segments est une force qu’Alexandra Monet intègre dans ses créations : « La notion de « bloom », rémanence liée à la vapeur d’odeur propre aux gels douche, est intéressante à retranscrire en alcoolique », explique-t-elle. « Bien ajustée, une matière empruntée à un autre support peut donner de l’éclat », complète Karine Vinchon, parfumeur toutes catégories chez Robertet, «une petite touche de nitriles peut apporter fraîcheur et puissance aux colognespar exemple». Inversement, à l’heure où le « trickle up » est à la mode, « connaître la parfumerie fine permet une approche plus créative lorsque l’on travaille sur de l’ambiance ou des shampooings » note Alexandra Monet.

Réinventer les bases : Si les bases de société de composition sont moins utilisées par souci de transparence, certains parfumeurs aiment composer leurs bases personnelles et imprègnent ainsi leur création de leur style. « Mes bases sont des parfums en soit, elles pourraient être proposées tels quels à la parfumerie de niche, ou réinjectées en accroche dans une parfumerie moins élitiste». explique Antoine Lie, Senior Parfumeur Takasago. dont la maitrise d’accords techniquement éprouvés permet d’expérimenter de nouvelles formes olfactives.

Antoine Lie

Sélectionner sa palette. Ou est-ce tout simplement la sélection très ciblée de matières premières fétiches qui fait la signature ? « le choix des matières, comme un choix de couleur impacte nos créations » confirme Emilie Bouge. Comment ne pas penser à la palette réduite de Jean-Claude Ellena qui signe toutes ses créations comme un sceau reconnaissable ? Le parfumeur revient parfois vers ses matières fétiches : « la rose, le patchouli, la vanille » pour Florie Tanquerel, parfumeur chez Cosmo Fragrance qui décrit son style plutôt sensuel. Cela peut passer par le traitement du naturel, un concept cher à Bertrand Duchaufour, parfumeur chez Technicoflor. Des proportions de naturelles « anormalement élevées » lui permettent de placer une matière magnifiée au cœur de la création. Emouvoir, provoquer… pour Bertrand Duchaufour, c’est l’intention qui forge le style, et « plus l’intention est forte, meilleur est le parfumeur ».

Aller à l’essentiel. Formules courtes et styles épurés sont de mise. On apprend aux parfumeurs à ne pas mettre de matières premières pour compléter les formules. Karine Vinchon, parfumeur chez Robertet a appris avec Michel Almairac à se rendre compte de l’importance de chaque matière « enlever une une matière en trop est plus difficile que de camoufler un défaut en en rajoutant». C’est ce qui fait l’art de son mentor, « il détecte la moindre trace, et sait utiliser des matières riches sans les noyer». Antoine Lie, Parfumeur impose son caractère en « Evitant les matières qui diluent le propos comme l’hedione, l’iso E Super, la galaxolide », une façon efficace de signer un parfum. « Jongler avec les oppositions, faire s’entrochoquer deux matières » propose Véronique Nyberg, Vice-President, directeur de la création parfumerie fine chez MANE. « C’est cette façon de jouer avec les forces qui a permis à Invictus de Paco Rabanne d’avoir cette signature et cette puissance si particulière».

Les sources d’inspiration

Art, voyage, musique… les sources d’inspiration sont multiples pour les parfumeurs, dont certains cumulent différentes formes d’expression artistique.

Karine Vinchon s’amuse à correspondre peinture et parfum : « si je suis dans une période de couleurs vives, cela peut donner naissance à des notes plus explosives. » Antoine Lie associe visuellement son travail à des gros plans : « un détail exacerbé de la nature, une texture », Cubisme, fauvisme… C’est par touches qu’il travaille son style, choisissant des matières assez brutes comme point de départ. Bertrand Duchaufour s’est exprimé à travers la peinture pendant plus de vingt ans, s’intéressant aux artistes comme Francis Bacon, animés de cette fameuse intention forte. Il trouve également l’inspiration dans la musique, « qui transporte dans un état d’émotion propice à la création » ou le voyage qui donne une expérience directe des odeurs à interpréter. « Durant les voyages pour l’Artisan Parfumeur j’essayais de mémoriser les impressions, parfois, je prenais des notes sur des tickets de métro, ou sur mon téléphone pour ne pas oublier l’émotion d’une odeur. ». Alexandra Monet passe régulièrement un mois à New York pour son travail : « c’est très enrichissant de voir la réaction de clients d’un autre pays, et expérimenter des concepts comme Victoria Secret et BBW, au confluent de la parfumerie fine et du personal care ».

Bertrand Duchaufour

Stimuler la créativité « La création est une inspiration mais aussi une expiration » note Emilie Bouge. Cuisine, spiritueux sont également les nouvelles sources d’inspiration d’une parfumerie qui tente de renouveler ses notes gourmandes. Pour cela les services marketing des sociétés de compositions organisent régulièrement des ateliers pour nourrir les parfumeurs : dégustation de whisky chez Takasago, travail avec Alain Passard sur le patchouli chez Drom ; échanges avec les aromaticiens chez Mane : « Décortiquer une framboise me permet sélectionner les principales matières qui la caractérise pour en donner l’effet. » explique Véronique Nyberg.
Renouveler ses matières « Chaque année sortent de nouveaux captifs qui nous ouvrent de nouvelles portes, comme le pain d’épice, la fleur de lavande», s’enthousiasme Véronique Nyberg, également membre du comité scientifique de MANE. C’est aussi un challenge pour le parfumeur qui change de maison et doit se familiariser avec ses nouveaux outils. « On perd quelques ingrédients mais on ne perd pas son savoir-faire » rassure-t-elle. C’est également l’un des rôles du pôle Recherche et Développement créé par Cosmo Fragrance « qui source pour un usage interne de nouvelles matières comme le citron Lime du Pérou, ou le piment Jamaïque C02 » explique Florie Tanquerel.
Capter l’émotion du client. Un brief créatif, une histoire authentique, il suffit d’une émotion pour que la magie opère : Véronique Nyberg se souvient avoir été très touchée de recevoir le brief d’un designer écrit à la main. Alexandra Monet s’est inspirée d’une histoire vécue pour Adjatay de The Different Company : « lors d’un visite à Grasse, le créateur de la marque avait cueilli une tubéreuse qu’il avait oubliée dans sa sacoche en cuir. La tubéreuse avait envahi l’espace avec ses notes sensuelles. »
Ouvrir de nouvelles perspectives. Expérimenter de nouveaux supports et créer pour des lieux des identités olfactives constituent la bouffée d’oxygène Antoine Lie, qui aime « innover, pousser de nouvelles notes dans des contextes où le parfumeur est encore considéré comme un expert ». Changer de point de vue pour Xavier Ormancey, Directeur Recherche et Innovation pour le Groupe Rocher : « On s’intéresse principalement au caractère odorant des plantes, mais peut-on imaginer la fleur autrement ? Lorsque celle-ci émet une odeur, elle communique ». Les exemples de messages envoyés sont nombreux : pour certaines le cis 3 hexenol est un message d’alerte pour signaler des prédateurs ; les alcools terpéniques (géraniol, terpinéol) signifient « Regarde-moi » ; les lactones créent l’addiction… De ce travail sur le génie végétal et son décryptage est né un dictionnaire regroupant une vingtaine de catégories chimiques associées à leurs messages. Une façon très poétique d’associer connaissances scientifiques et histoire à raconter.De la tradition vers la modernité« Aujourd’hui, la parfumerie court un grand danger. Le métier de parfumeur tend à disparaître, à cause du long apprentissage qu’il exige, et à cause du souci de gain immédiat de nos jeunes générations » Jean Carles, 1961*

« Certes, la parfumerie n’est plus la même », convient Maurice Rémond, « les formules sont plus courtes, on utilise moins de bases car nous avons de nouvelles contraintes de traçabilité, de législation et de gestion de stocks. ». Tests, stress, compétition et réglementation font partie du quotidien de parfumeur qui peut le prendre comme un challenge : « Dites moi comment un peintre peut faire un ciel sans bleu, ou avec seulement 0,2% de bleu dans sa palette. » répond Jorge Lee.

Cependant une composante semble faire débat : le temps. L’accélération des lancements rend plus complexe la façon de formuler et d’évaluer ses créations. « Un parfum se porte, se suit, il faut pouvoir l’évaluer en fond », explique Karine Vinchon. « Le temps permet de laisser la place à la création, d’apprivoiser le vide, c’est ce vide que l’on remplit ensemble » confirme Céline Ellena, Compositeur de parfums pour Nezen. Pour gérer cette accélération, les sociétés de composition s’organisent et partagent le travail : co-signature de parfumeurs, implication de tous les services : « Le travail de composition est un flux. Il n’est presque jamais un moment fixe dans le temps. C’est un échange entre le parfumeur et toutes les équipes techniques, marketing, les clients et l’environnement avec lequel il est en interaction. » explique Jorge Lee. Ce partage des risques pose naturellement la question de l’objectif final. « Les ressources sont-elles multipliées pour gagner le projet, ou pour faire une création qui marquera à long terme ? » s’interroge parfois Antoine Lie. Une responsabilité qui semble moins diluée sur le marché du Moyen Orient. Il n’existe pas de service évaluation chez Gulcicek, le rapport entre le parfumeur et la marque est plus direct. « Le parfum est l’élément central du produit, ils ont un profond respect de la création et prennent davantage le temps de sentir » confirme Emilie Bouge qui travaille sur ce marché depuis longtemps. Réminiscence d’une parfumerie où le pouvoir était donné au créateur qui a le savoir faire. « le rôle du parfumeur est certes d’écouter le client, mais il doit aussi ouvrir des perspectives, aller un pas plus loin dans sa réflexion et cela n’est possible que si on lui fait confiance » explique Emilie Bouge.

L’avènement de nouvelles technologies

Immédiateté, informations pertinentes… les logiciels de formulation rivalisent de précision pour amener la connaissance technique des matières au parfumeur : coloration, stabilité, intensité, prix, réglementation par pays etc… Générer une formule devient possible de n’importe quel lieu connecté. Autre révolution, l’introduction des « big datas. » qui jouent désormais un rôle clé dans l’expérience du parfumeur . « Chaque fois qu’une formule de parfum est testée, elle génère de la data » explique Guillaume Bourdon, Cofondateur et directeur associé de Quinten, qui opère dans de nombreuses sociétés de composition et marques. « Les résultats des tests consommateurs sont rapprochés des formules afin d’en extraire des corrélations entre perception hédonique et ingrédients, ou combinaisons d’ingrédients ainsi que des plages de valeur ». Le big data permet ainsi de capitaliser les expériences passées, et de créer une mémoire collective entre parfumeurs d’une même maison. Les données sont cryptées pour une totale confidentialité et traitées sur un historique de deux ans pour éviter les effets de mode.

Chez Takasago et Symrise, de nouveaux outils de neurosciences pointent le nez : les CNV technologies, (Variation Contingente Négative) comme l’electroencephalographie qui mesure les effets relaxants ou stimulants d’une création. De quoi inspirer les parfumeurs et aborder le métier avec une approche scientifique.

 

« Composer, ce n’est pas seulement mélanger, c’est d’abord penser forme, et c’est aussi nécessairement si on prétend créer, penser forme nouvelle. »** écrivait Edmond Roudnistka avec un certain sens critique sur l’emploi d’une méthode. Quel regard porterait-il sur ces nouveaux outils informatiques, ou scientifiques ? Qu’ils offrent connaissance, analyse ou gain de temps, ils ancrent la création dans la modernité. Reste à définir la place de l’inattendu et du risque… Pourrons-nous un jour mettre en algorithme les paramètres importants que sont le temps, la confiance et l’émotion ? Bienvenue dans l’ère de la création 3.0.

* « Sur une méthode de création en parfumerie », Jean Carles, 1961.

** « Le Parfum », éditions Que sais-je.

 

Neutraliser l’odeur : quels challenges techniques ?

Article écrit pour le N° 41 d’Expression Cosmétique

Neutraliser, détruire, absorber la mauvaise odeur… de nombreux verbes pour promettre un cadre olfactif irréprochable. Quelles technologies se cachent derrière ces termes ?

Un monde sans mauvaise odeur. Voilà un fantasme qui fait rêver la planète, que ce soit des odeurs d’hommes, d’animaux ou de maison, la mauvaise odeur dérange de plus en plus si bien que les sociétés de composition et de solution industrielle investissent dans de nombreux brevets pour la combattre. « Les destructeurs d’odeur représentent 11% du marché de la désodorisation professionnelle* » rapporte Astrid Gimat, chef de produit Boldair, « et ils devraient représenter 12,3% d’ici 2020. »

« Est-ce parce que le périmètre olfactif s’est détérioré ou est-ce parce que notre acceptation de la mauvaise odeur baisse » interroge Thierry Audibert, Directeur de la recherche Parfum chez Givaudan. « La mauvaise odeur et son intensité dépendent aussi beaucoup du contexte : si le métro est associé au travail, la fatigue ; son odeur sera perçue comme négative. Il en est de même pour les odeurs à forte connotation culturelle ou alimentaire : le camembert, le fruit Durian en Indonésie… »

* sources Etude MSI février 2016

A l’origine des mauvaises odeurs

Que ce soit des odeurs corporelles (de la tête au pied), des odeurs de la maison (cuisine, sanitaires, animaux domestiques) ou des nuisances industrielles (compostage, équarrissage), de nombreuses sources sont répertoriées, que l’on peut classer en fonction de leur structure chimique :

– les thiols ou molécules soufrées responsables des odeurs d’oignons, d’ail, et d’œuf pourri.

– les acides carboxyliques : odeur de sueur, de fromage (acide isovalérique), de vinaigre (acide propionique, ou acétique)

– Les amines et molécules nitrogénées : odeurs d’urine (ammoniac), odeurs fécales (indol, scatol), tabac (nicotine), et d’urine de chat.

Il s’agit de molécules volatiles, au seuil de perception souvent faible notamment pour les soufrés et les amines, c’est pourquoi nous sommes sensibles à ces odeurs, petit héritage de notre instinct de survie. La concentration peut jouer sur la valeur hédonique de la note : « certains aldéhydes ou cétones peuvent être agréables à faible dose mais désagréables à plus forte concentration » précise Charlotte Tournier, Responsable activités Produits & Matériaux chez Odournet. Et le cerveau peut parfois confondre odeur et sensation : l’ammoniac a ainsi peu d’activité olfactive mais joue sur le nerf trijumeau : « Lors d’une coloration cheveux, lorsque l’on sent de trop près l’ammoniac, c’est le côté irritant que l’on sentira et que l’on associera à l’odeur » explique Thierry Audibert.

Dégradation et transformation sont les causes des mauvaises odeurs : décomposition thermique, organique, déjections, fermentation amènent ces notes dont on se passerait bien. Côté odeurs corporelles, la transpiration, composée essentiellement d’eau et de sel, ne sent rien, c’est le contact et la macération dans une zone chaude avec la flore naturellement présente sur la peau qui crée la mauvaise odeur. « Le profil odorant d’une personne est très personnel et est le résultat d’une équation fluide corporel / peau, et sa population bactérienne, précise Thierry Audibert. « La nature du fluide dépend du régime alimentaire, de l’activité physique, et de l’état de la personne (fatigue, stress). »

Simple comme une douche ?

Pour une odeur corporelle, le savon cumule trois effets intéressants pour notre nez : effet mécanique puisqu’on nettoie et rince la peau ; effet solubilisant, moussant, détergent grâce aux tensioactifs qu’il contient ; et effet protecteur : son pH haut (entre 8 et 11) ne plait pas trop aux bactéries de notre peau, ce qui va réduire la courbe de leur développement, « sans complètement les éradiquer », précise Thierry Audibert. Mais cette action ne dure qu’environ 3-4 heures…

La mesure de l’odeur

Notre exigence en terme d’odeur s’est rehaussée et les outils d’analyse se sont perfectionnés : nez électroniques, sociétés d’analyse sensorielle… La mesure de l’odeur se professionnalise et ouvre de nouvelles perspectives. Depuis octobre 2003 la norme AFNOR EN13725 définit la « Qualité de l’air » et la « Détermination de la concentration d’une odeur par olfactométrie dynamique ».

Rapidité et fiabilité : Le nez électronique Heraclès, proposé par Alpha Mos utilise la chromatographie en phase gazeuse avec deux colonnes de polarités différentes en parallèle. Il permet d’analyser le profil odorant et la composition chimique d’un produit en quelques minutes. Les données collectées par les détecteurs sont traitées par le logiciel Alphasoft qui établit des cartographies d’empreinte odorante et facilite le contrôle qualité. « On entraîne alors l’appareil pour lui donner des références et lui apprendre la fourchette d’acceptabilité » explique Marion Bonnefille, Responsable Marketing opérationnel chez Alpha Mos. « Pour identifier les composés chimiques, les données chromatographiques sont exploitées avec la base Arochembase qui référence 84000 molécules. Une odeur résiduelle indésirable est souvent le symptôme d’un problème, une fois l’odeur identifiée nous aidons les clients à remonter dans leur process de fabrication pour en trouver la cause. »

Alphamos299B4040

 

Conseil et précision : Odournet propose ses services d’analyses sensorielles (permettant d’établir le caractère hédonique, la concentration, l’intensité, la description d’une odeur) et l’analyse moléculaire. Leur laboratoire situé à Barcelone utilise un appareil appelé GCMS /TOF Sniffing pour identifier des composants à concentration très basses, de l’ordre du ppt. La société peut ainsi évaluer les nuisances grâce à des olfactomètres, quantifier leur intensité et évaluer si les normes sont respectées. Par exemple dans le domaine de l’environnement, le compostage et l’équarrissage ont des seuils d’odeur à ne pas dépasser selon un arrêté ministériel : « 5 unités d’odeurs plus de 175 heures par an, autrement les riverains pourraient ressentir une gêne. » explique Charlotte Tournier.

 

Combattre la mauvaise odeur

« Contrôler l’odeur »… Effectuez cette recherche sur google, et vous lirez de nombreuses astuces pour masquer l’odeur du cannabis. Sommes-nous restés à l’ère du patchouli censé couvrir l’odeur de la marijuana ? Heureusement non, la connaissance de l’odorat, l’analyse des odeurs nous ont permis de travailler de nombreuses pistes. « De notre étude des ingrédients de parfum contre diverses odeurs malodorantes (cigarette, salle de bains ou la cuisine), les différentes chimies des ingrédients montrent que certains sont plus enclin à réagir avec des mauvaises odeurs, certains créeront des interactions Van de Waals tandis que d’autres constitueront davantage un bouclier contre les mauvaises odeurs. » note Véronique Bradbury, Directeur technique CPL Aromas.

Parfumer

Ainsi les parfums Aromaguard de CPL neutralisent les mauvaises odeurs « avec aucune technologie ajoutée, et repose uniquement sur la connaissance des ingrédients de parfumerie ». « Plus qu’une simple compétition entre mauvaises et bonnes odeurs, le design de la fragrance nous amène à travailler pour que la valence hédonique persiste malgré la présence de mauvaises odeurs ambiantes.» précise Thierry Audibert. « Ce n’est pas une bataille d’intensité. La connaissance du sens de l’olfaction, et la façon d’interagir des récepteurs olfactifs, nous ouvre de nouvelles portes de création. » Dans son ouvrage « La chimie de l’Amour », Hanns Hatt, explique comment la molécule undecanal rend insensible le récepteur qui reconnaît le bourgeonal et son odeur de muguet. C’est le même principe que celui des bétabloquants qui agissent sur l’adrénaline pour réguler l’hypertension. On appelle ces molécules « des molécules antagonistes », une nouvelle voie s’ouvre aux parfumeurs…

Brûler

Papier, cônes, bougies… Un geste ancestral consiste à combiner le parfum avec la combustion d’un support, une solution efficace comme en témoigne le succès du Papier d’Arménie qui s’apprête à lancer de nouveaux parfums pour la fin d’année. « Désodorise et Parfume depuis 1885 » peut-on lire sur son carnet. 98% de Benjoin du Laos permettent en effet d’embaumer une pièce de façon homogène, en le brûlant. De même avec les bougies : grâce à la flamme, il se crée un courant de convection, du bas vers le haut, où arrive un air vicié. Celui-ci est bien détruit par la chaleur. Et bien souvent la combustion à un parfum diffusé par la piscine de la bougie (partie fondue de la cire autour de la flamme).

Adsorber

L’adsorption est le phénomène par lequel des molécules se fixent sur la surface de l’adsorbant par des liaisons faibles. Cette interaction de faible intensité est appelée force de Van der Waals. Les petites molécules odorantes se perdent dans les méandres de ces matériaux possédant une grande surface spécifique, c’est-à-dire la superficie réelle de la surface d’un objet par opposition à sa surface apparente.

De nombreux matériaux sont utilisables comme les zéolites (roches volcaniques) perlites (sable siliceux), ou les charbons actifs. Ceux-ci sont composés principalement d’atomes et carbone, généralement obtenus après une étape de carbonisation à haute température, présentant une très grande surface spécifique, d’où son fort pouvoir adsorbant. Le charbon saturé d’odeurs doit ensuite être régénéré par un passage sous rayon UV ou sous ozone.

Les terres de diatomée sont des algues fossilisées très poreuses au fort pouvoir d’adsorption. Conditionné sous forme de poudre, « le produit ImerCare™ 400D permet d’adsorber les molécules odorantes et de proposer un effet sec et doux » explique Laure Pagis, Directeur Technique Marché Cosmétique chez Imerys. Elle est naturelle, résiste à de hautes températures et s’intègre facilement dans une formulation de déodorant, ou de cosmétiques. L’efficacité sur la réduction des mauvaises odeurs a été testée par un laboratoire indépendant (Odournet). Il été mis en évidence que ImerCare™ 400D permet de réduire l’intensité de l’odeur de sueur de 3,8 à 1,8 sur une échelle de 0 à 5.

L’argile verte, dont on redécouvre les bienfaits multiples (effet asséchant pour la cosmétique, anti inflammatoire, cicatrisant), est également un matériau intéressant pour l’odeur « à condition qu’elle soit la plus pure possible » précise Emmanuel Bernard, président de la société Argile du Velay. « Il n’existe hélas pas de réglementation sur la composition de cette matière qui peut contenir des impuretés (carbones de calcium, quartz, ou autres minéraux). L’argile verte du Velay contient naturellement 80% d’argile dès la sortie du gisement de Saint Paulien. Son avantage : une grande capacité d’adsorber les molécules gazeuses. Comparativement à d’autres argiles, l’argile du Velay adsorbe entre 2 et 2,6 fois plus que d’autres produits du marché. (cf. Fig 1*). Son conditionnement varie selon les applications : déodorants (poudre de 10 à 20 microns), tissus techniques (ex pour les bas : 5 à 10 microns), chambres froides (grains de taille similaire au sucre), litières pour chat (graviers concassés).

*Résultats du laboratoire SGS, testé sur l’urine d’animaux sur des litières

Capturer

Les molécules « cages » ou « piège » permettent de capturer la mauvaise odeur, explique Astrid Gimat, chez Boldair, où on communique sur l’effet « destructeur  d’odeur» du produit. « Un parfum agréable et rémanent permet de compléter l’effet et d’avoir une action sur huit semaines ». La marque a élargi son offre de gels par des aérosols depuis l’an passé.

Les cyclodextrines sont des molécules dont la forme évoque le « donut ». En effet, leur cavité permet de piéger les molécules volatiles souvent peu hydrosolubles. La formation de complexe suppose une bonne adéquation entre la taille de la molécule invitée et celle de la cyclodextrine (l’hôte). La cyclodextrine a notamment été rendue célèbre par son intégration dans Fébreze ; elle est aussi évoquée pour traduire la fraîcheur longue durée du Lacoste L12.12 Noir.

Enfin, pour préserver l’écosystème de la peau, et éviter les antibactériens (triclosan, chlorhexidine,…) contenus dans les déodorants, les chercheurs de l’Université de Technologie de Compiègne travaillent sur les « anticorps en plastique ». « ce sont des polymères à empreintes moléculaires (MIP pour Molecularly Imprinted Polymer). Ces récepteurs synthétiques possèdent des cavités leur permettant de reconnaître et adsorber spécifiquement une molécule cible (« antigène »). Les MIPs ont une affinité et une spécificité comparable à celles des anticorps naturels. « Ce sont donc des matériaux bio-inspirés et biomimétiques, qui sont fabriqués par un procédé de moulage du polymère autour de la molécule cible, à l’échelle moléculaire » explique Bernadette Tse Sum Bui, Ingénieure de Recherche CNRS à l’Université de Technologie de Compiègne. Les MIPs sont incorporés dans une formulation cosmétique, pour piéger sélectivement les précurseurs d’odeurs dans la sueur humaine. Ces précurseurs d’odeurs servent de nourriture à des bactéries, présentes en grande quantité, de l’ordre d’un million de cellules par cm2 sous les aisselles, qui les « recrachent » en acides volatils malodorants. C’est un nouveau concept de déodorant qui agit avant l’émission des mauvaises odeurs ; Avantages : les MIP sont peu coûteux, stables, et ne perturbent pas l’écosystème de la peau. Ce travail a été mené en collaboration avec des chercheurs de L’Oréal et a conduit au dépôt d’un brevet (A. Greaves, F. Manfre, K. Haupt, B. Tse Sum Bui, Brevet L’OREAL WO 2014/102077 A1, 2014)

Convertir

Une autre piste : la transformation de la note par une réaction chimique. La molécule odorante se transforme en molécule olfactivement neutre. C’est le principe du ricinoleate de zinc, son effet absorbeur est fondé sur la liaison chimique formée entre les molécules d’odeur et l’ion zinc. De nouveaux produits utilisant la conversion chimique arrivent sur le marché.

    Quelque soit la solution adoptée, une règle semble se vérifier : pour combattre une mauvaise odeur, il faut bien connaître sa source et son profil chimique. Il se pose ensuite de nombreuses questions dues aux solutions proposées : comment ne pas polluer (si combustion), ne pas relarguer trop vite (si adsorption), maîtriser la proportion souvent abondamment nécessaire des neutralisateurs par rapport aux molécules malodorantes… Et dans le cas d’odeurs ambiantes, comment les neutraliser sans contact immédiat, puisqu’elles flottent dans l’air…

La recherche continue de travailler des pistes intéressantes : que se soit pour combattre l’odeur ou pour l’étudier comme un indicateur. Alpha Mos travaille ainsi sur des sujets de miniaturisation de leur système d’analyse pour toucher une cible plus grand public. Tester la fraîcheur d’un aliment dans le réfrigérateur, la cuisson dans un four ou la santé d’une personne à son haleine deviendra notre quotidien. L’odeur est toujours le symptôme de quelque chose, à condition de la laisser s’exprimer…

 

Quelques produits :

      • Sozio propose Absorbzio, un absorbeur constitué de sel de zinc de l’acide ricinoléique (présent dans la nature sous la forme de triglycérides dans les graines de diverses plantes telles que celle de l’huile de ricin) associé à un parfum frais et rémanent. Concentré entre 0,5 et 2%, Absorbzio élimine les mauvaises odeurs provenant de l’ammoniac, du mercaptan, du soufre, de la fumée, du poisson, l’oignon et l’ail par liaison chimique. Une fois qu’une mauvaise odeur est absorbée, elle ne relargue pas puisqu’une liaison permanente se fait, même lorsque le substrat sèche.
      • Schil seilacher propose une gamme de produits à base de ricinoleate de zinc couplé avec de l’acide méthylglycine comme agent chélateur pour solubiliser et activer la réaction. Polyfix ZRC30MT est proposé pour le secteur industriel, la maison et les animaux domestiques, il agit sur des pH de 8 à 11, recommandé à une concentration de 10%. Polyfix ZRC 25 GP est proposé pour les produits écologiques de cosmétiques, maison et animaux domestiques. Recommandé à une concentration de 5%, il n’attaque pas le milieu bactérien naturel de la peau.

Développé par Carruba et commercialisé en Europe par Rossow, Deoplex

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    • neutralise les odeurs de transpiration, l’urine, les matières fécales humaines et animales, les moisissures et la fumée de tabac ainsi que des odeurs alimentaires. Dérivé de la canne à sucre, le Deoplex

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    • agit par contact avec les molécules odorantes sans perturber l’équilibre du microbiote, nécessaire à une bonne santé de la peau, ni le processus naturel de transpiration. L’efficacité in vivo du Deoplex

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    a été évaluée sur un mélange représentatif d’odeurs d’urine, de matières fécales et d’odeurs corporelles. L’intensité de l’odeur a été réduite de 55%. Le caractère hédonique a progressé de 5 points, passant de -7 à -2 sur une échelle de satisfaction de -10 à 0. Sur des odeurs alimentaires (oignons, ail, poisson), une diminution globale de plus de 60% de l’intensité des odeurs a été constatée. Ce produit est disponible en version « naturelle » « ou certifiée bio ».