Cérémonie du Kodo, ou l’art « d’écouter » l’encens.

Si vous visitez les musées nationaux de Tokyo et de Kyoto, vous n’échapperez pas à la vue de magnifique set de jeux de Kodo, faisant souvent partie des trousseaux d’empereurs ou de Shogun.

J’en avais souvent entendu parler lors de conférences, aussi j’avais très envie de participer à ce petit jeu, inventé bien avant le loto des odeurs, pour relaxer ces empereurs un peu nerveux.

La maison Yamada Matsu à Kyoto propose des initiations de différents niveaux, il faut s’y prendre un peu à l’avance car il y a peu de places mais c’est vraiment une expérience à vivre. Davantage pour avoir une démonstration de l’esthétique, le raffinement à la japonaise plus que pour l’olfaction en tant que telle.

Me voilà donc partie pour 1h d’initiation, lâchant mari et enfants (non compatibles avec l’idée « d’entendre dans le calme »).

Nous sommes accueillis dans une grande boutique dans de délicieux effluves boisés, un petit sas pour réveiller son nez. Après avoir réglé un petit prix symbolique, on vous remet, à deux mains bien sûr, un petit carton, sésame pour les salons privés. A l’heure précise, on nous invite à descendre en rang un escalier donnant dans une salle où nous sommes placées grâce au petit carton. Je regarde les cinq autres participantes… Oups, elles sont toutes en kimono de cérémonie, j’aurais peut-être dû mettre autre chose qu’un jean (en même temps, je n’ai rien d’autre…).

Deuxième oups, la maîtresse de cérémonie ne semble pas trop parler anglais. Je savais que l’initiation est en japonais : on m’avait proposé un petit manuel en anglais, mais je ne m’étais pas préparée à passer une heure à regarder en souriant les autres sans comprendre un mot. Cela dit, c’est beau le japonais, j’ai l’impression d’écouter un oiseau qui parle.

L’initiation commence par quelques explications sur cet art signifiant la « voie de l’encens » (Kodo). « Ecouter l’encens » signifie aiguiser son esprit pour se concentrer sur la senteur. Le Sanshuko (jeu à trois encens) ou Genjiko (5 encens) ont pour but de deviner si les encens sentis sont les mêmes ou différents. Mais le véritable but est de se relaxer en sentant de précieux bois en bonne compagnie.

Le Kodo a été établi durant la période Muramachi (1392-1573), commençant avec le shogun Ashikaga Yoshimasa, qui a organisé une classification de sa large collection de bois. Ceux-ci sont organisés en 6 catégories, appelées Rikkoku, littérallement les 6 pays : Vietnam, Malaisie, Inde, Thaïlande, Indonésie, et « sud barbare » (bref origine inconnue). Ces bois étaient principalement du santal, (indien, voir l’article sur le santal de Mysore) et différents types de Oud. Comment, du Oud au 14th siècle au Japon ? Et oui, il ne faut pas oublier que l’île, avant de connaître l’ère Edo et de se couper du monde, accueillait les populations d’Asie, Chine, Corée, et avec elles leur religion bouddhiste et le goût de l’encens.

Après cette petit introduction, commence alors le jeu du Monko.

Courbettes devant le set de ce jeu sacré.

La maîtresse prépare en silence et avec une infinie lenteur les 3 petits brûleurs dans lesquels sont disposés du charbon (traité sans odeur) et des cendres (idem).

Elle déplie avec des gestes très maitrisés un matériel quasi chirurgical pour préparer les cendres : on commence par les remuer délicatement, puis on forme un cône, (ça m’étonnerait pas qu’il forme un petit hommage au Mont Fuji, ils en sont si fiers !). Les cendres sont ensuite tassées avec la petite spatule plate. On essuie le contour avec une petite plume, comme une caresse, et on recommence à tasser. On prend alors une sorte de baguette, et avec des gestes toujours aussi délicats, on forme des stries, sur tout le cône avant le l’achever, d’un précis coup de baguette au centre, pour former un conduit de chaleur.

On dispose alors avec une pince, la pièce de mica qui accueillera le précieux bois. La maîtresse sort une amulette contenant les papiers qui eux-mêmes cachent un minuscule morceau de bois. Celui-ci est ainsi chauffé mais non brûlé pour diffuser au mieux ses arômes. Il s’est passé bien 10 minutes depuis la préparation du jeu. Je me félicite d’avoir laissé les enfants qui auraient déjà mimé le paresseux de Zootopie.

Nous avons noté notre nom sur le papier placé devant nous, il faudra noter les réponses avec le code reliant les paires ou séparant les différents encens. Le papier sera replié pour une plus grande discrétion.

Le premier brûleur peut circuler. Courbettes. Pour le porter, il faut le prendre sur le plat de la main gauche, pouce au-dessus et former avec la main droite un petit entonnoir où on glisse son nez. On respire ainsi l’encens et on expire sur le côté. En les voyant faire, je me demande si c’est peut-être pour ça qu’on dit  « entendre » : lorsqu’elles expirent sur le côté, elles placent directement l’oreille contre l’encens, on dirait qu’elles l’écoutent… Comme je n’avais pas lu le manuel, et que je ne comprenais rien à ce qu’elles disaient, je me demandais bien ce qu’elles faisaient en expirant sur le côté. Hygiène, comme tu es présente partout, dans le port de masque en ville, dans les musée où les japonais mettent des papiers devant leur bouche lorsqu’ils s’approchent des vitrines, jusque dans le jeu du Kodo, cela remonte loin…

Nous avons droit à 3 respirations et entre chaque, il faut tourner le brûleur en montrant les 3 faces représentées dessus.

Pendant ce temps, je regarde la maîtresse nettoyer son matériel, cela me rappelle une école devant laquelle nous sommes passés : les élèves étaient en train de nettoyer leur terrain de basket, paraît-il qu’ils apprennent tout jeunes à tout ranger. Je me dis qu’on a loupé quelque chose dans notre éducation…

Gros stress, arrive mon tour, comme je regardais la personne en face de moi, je l’ai évidemment pris à l’envers et tourné dans le mauvais sens : No no no ! C’est dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pourquoi ? Parce que c’est la tradition, c’est le contraire du sens de la cérémonie du thé. Concentration, il ne faut surtout pas renverser le bol qu’elle a mis 10 minutes à préparer, ni éternuer sur le mini Fuji. Je ne sais pas pour elles, mais moi, je suis moyen relaxée à essayer de me tenir convenablement devant ces belles japonaises qui me regardent pendant que je sens.

Les 3 encens passés, elle collecte les petits bouts de papier pour donner les réponses de chacun et les vérifie sur un jeu de papiers pliés avec un code que je ne comprends pas. La réponse était qu’on a senti 3 encens différents… Le jeu est (déjà) fini.

Courbettes.

Nous remontons à la surface de la boutique où je peux enfin lire le manuel, poser mes questions, et digérer ce que je viens de vivre : l’expérience d’un concentré de culture japonaise dans toute sa splendeur. Je pense que le jeu se complique lorsqu’on a de nombreuses notes et qu’il faut connaître tous les motifs des réponses à inscrire sur le papier. Mais avec une bonne maîtrise de la langue, et beaucoup de temps, c’est finalement simple : un vrai jeu d’encens !

 

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