Parfums de Bolivie

Une après-midi à La Paz : sucre, superstition, et marchés
14:00 nous avons rdv sur la place San Pedro en plein coeur de la ville. C’est d’ici que commence le free tour qui permet de visiter le centre historique de la ville.
« Vous voulez du sucre ? » Si vous entendez cette phrase, ce n’est pas de douceur que l’on parle mais bien de drogue. La prison est tout contre la place, un simple petit mur doté de miradors sépare les touristes des prisonniers. L’établissement est prévu pour 400 personnes,  mais 1500 personnes y vivent, travaillent, traficotent encore dans l’enceinte. Les prisonniers payent leur cellule et peuvent ainsi vivre avec leur famille (les plus riches trafiquants ont bien sûr plus d’espace que les pauvres). Bref une vie presque normale en attendant leur procès un an, cinq ans… parfois dix ans.
Les premières explications de la guide nous mettent vite dans l’ambiance locale…
 
La Paz est célèbre pour ses nombreux marchés, dont les produits sont tout aussi dépaysants que ses « cholitas », qui affichent fièrement leur culture indigène. Toutes ces femmes portent encore le costume traditionnel, fait d’un grand jupon à plusieurs couches afin de montrer de larges hanches (propices à faire des enfants), de grandes chaussettes cachant le mollet (partie considérée comme la plus sexy du corps ici) et plus récemment le fameux chapeau bolivien qui semble flotter sur leur tête. Une origine bien étonnante : les anglais venus travailler sur les chemins de fer avaient l’habitude de le porter. Un jour une cargaison est arrivée avec des chapeaux trop petits. Ils proposèrent aux femmes de compléter leurs tenues. -« Mais ils sont trop petits », s’étonnèrent-elles. -« C’est la dernière mode en Europe » leur a-t-on répondu ! Et depuis les petits chapeaux ne cessent d’orner leur coiffure tressée…
Que trouve-t-on sur les marchés ?
Ici, la pomme de terre est reine : on en compte plus de 400 variétés ! Blanches, jaunes, noires, farineuses ou légères, toutes peuvent être mangées à la main, trempées dans une petite sauce aux piments… C’est l’occasion de découvrir la relation avec sa casera (marchande de légumes) : chaque famille choisit sa casera et lui « doit » fidélité. Si la relation est suivie, la caseras donnera à la famille le « yapa », c’est à dire du rab, petits cadeaux réguliers qui scelleront la relation (plus efficace qu’une carte monop !).
Sur le marché, on trouve aussi quelques trouvailles : des fleurs d’hibiscus à infuser avec du sucre de canne et de la cannelle.
Ou des fruits incongrus comme le Chirimoya, souvent utilisé dans des milk shake (pas mauvais, un goût de pomme-cannelle avec un soupçon de poire).
Mais le plus étonnant reste à venir : nous arrivons au marché aux sorcières.
Effectivement mes enfants s’arrêtent net devant des bébés de lamas… séchés !
Les échoppes vendant quasiment les mêmes articles se succèdent : vins, alcools, breloques, encens, fleurs en offrandes embaument les ruelles.
« Pas de photo de personnes« , nous demande la guide, « n’oubliez pas que ce sont des sorcières ! » Ce qui nous fait gentiment sourire, nous laissera ensuite vite perplexes. Le christianisme amené par les espagnols n’a pas éradiqué les croyances originelles et les boliviens ont su intégrer les rites païens à leur catholicisme comme le montre les ornements de la cathédrale San Francisco mettant en scène Pachamama, la terre mère à la place de Marie.
Lorsqu’une personne prépare un projet important : mariage, achat, construction.., elle se rend au marché aux sorcières et consulte un « yateri », sorte de diseur de bon aventure qui choisit pour elle l’offrande la plus adaptée. Plus le projet est important, plus l’offrande est conséquente. Pachamama adore le vin, l’alcool, les sucreries, les fleurs (c’est bien une femme !). Par exemple, lorsqu’on construit une maison, il faut glisser dans les fondations un bébé lama, mort de cause naturelle, car Pachamama lui a déjà pris sa vie. Mais s’il s’agit d’un immeuble de plusieurs étages, le bébé lama ne suffit pas… Bien sûr, c’est interdit, personne ne vous dira qu’il a vu lui même le rite se faire mais il en aura entendu parler de loin, comme l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme…  Comment expliquer autrement les corps retrouvés lors de travaux dans la ville ? La légende dit que pour les grands projets, les yateris se mettent en chasse de clochard. Se déguisant eux- mêmes en clochard, ils s’assurent que leur proie n’a plus de famille, plus de relations avec la société et le droguent avec de la coca et de l’alcool.
Le corps encore endormi est installé dans les fondations avant d’être enfermé à jamais dans le béton coulé. On dit que le building du gouvernement récemment construit sur la place principale renfermerait une dizaine de corps…
Herbes, alcool, sommeil éternel… comment ne pas penser aux rites incas vieux de 500 ans ? À Salta, nous avions visité le musée des momies retrouvées dans les volcans : des enfants de 6 à 16 ans, en parfait état de conservation, peau encore blanche, cheveux coiffés… Les enfants les plus beaux étaient en effet virtuellement mariés à d’autres enfants de communautés voisines afin d’allier les peuples. Après les cérémonies, les petits, toujours en costumes de fêtes, étaient conduits sur les hauteurs des volcans, où entre 5000 et 6000 mètres, ils s’endormaient de froid, après avoir ingéré breuvage d’alcool et de coca. Leurs mariages pouvaient se prolonger à jamais dans les cieux et assureraient une météo clémente aux récoltes…
 
Autres temps, autres mœurs ? Amis routards solitaires, si dans les rues de La Paz on vous propose un verre de pisco pour accompagner quelques feuilles de coca, déclinez, vous risquez de finir bétonné à côté de bébés lamas…

L’incroyable odeur de l’or birman…

Une chose est sûre, la Birmanie ne manque pas d’or. Visitez n’importe quel temple et vous pourrez acheter ces nombreuses feuilles d’or, de quoi participer vous aussi à la richesse resplendissante du pays. La pagode Shwedagon de Rangoon en est un parfait exemple, lors de son dernier lifting, pas moins de 16 000 plaques d’or à 600 dollars pièce ont été recueillies par les moines en dons !…

Comment fabrique-t-on ces délicates feuilles ?

Pour le savoir, RDV à la fabrique de Mandalay où tout le procédé ancestral est expliqué.

Nous sommes accueillis par un vacarme assourdissant : c’est le son des hommes qui frappent les feuilles en cadence. Quelle surprise, je n’avais aucune idée de comment les faire si fines et je ne m’attendais surtout pas à ce que ce soit réalisé à la main !…


L’ image montre de gauche à droite toutes les étapes de travail :

  • Un ruban d’or est découpé et battu pendant une demi-heure pour étirer la matière.
  • Il est alors découpé en six morceaux qui seront eux-mêmes encore battus une demi-heure.
  • Chaque morceau est ensuite intercalé dans des feuilles de bambou (plus résistantes) disposées dans un carnet de cuir.
  • Les feuilles seront encore battues 5 heures avec une masse de 3 kg, un sacré labeur pour transformer 24 carats en 2200 feuilles. Une sorte de clepsydre artisanale permet aux hommes de savoir à quel moment changer de cadence.

  • Les feuilles, d’un millième de millimètre d’épaisseur, seront conditionnées dans un autre atelier, cette fois tenus par des femmes.

    

Il est surprenant de voir comme tout le travail se fait manuellement : les feuilles sont découpées avec la corne d’un buffle pour en faire de parfaits carrés vendus en carnet. Il faut juste penser à poudrer ses jolies mains de poussière de marbre pour ne pas se transformer en goldfinger. Même les boîtes de carton sont découpées et collées à la main, un vrai travail de patience… À côté de ça, le baudruchage d’un flacon de parfum paraît facile !

Les feuilles de bambou utilisées pour la frappe font aussi l’objet d’un traitement original : on découpe de fines lamelles d’une espèce de bambou particulier (dont l’intérieur est plein). Celui-ci est trempé dans de l’eau et du citron pendant 3 ans. Ses fibres sont ainsi transformées en pâte qui elle aussi sera battue, la feuille prendra alors cette apparence translucide et deviendra très solide.

Des millions de feuilles d’or sont ainsi vendues dans tout le pays, certaines personnes les mangent (l’or serait pour le coeur), d’autres les utilisent en cosmétique, mais le plus grand usage est religieux : on en couvre les bouddhas.

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Les plus célèbres sont ceux de Phaung Daw U sur le lac Inlé. Les statues ont reçu tellement de couches, qu’elles ressemblent davantage à des cacahuètes géantes qu’à des Bouddhas.

Une grande ferveur les honorent depuis 1965 : une légende raconte que lors de la fête locale, la grande barge qui les transportait en procession chavira. De nombreuses recherches furent poursuivies mais seulement 4 des 5 statues furent retrouvées et ramenées à la pagode. Surprise… le 5ème Bouddha était à sa place… recouvert d’algues ! Comment était-il revenu ? Miracle…

Et l’odeur dans tout ça ?

Lors de la visite, je fus surprise par un geste incongru de l’un des batteurs d’or. Le plus jeune tourna les feuilles d’un quart de tour et, avant de les remettre dans le carnet de cuir, et il  frotta celui-ci sur son ventre et son dos, raclant sa sueur pour la mettre dedans.

Je demandai au guide l’explication : « l’eau déchirerait les feuilles alors que la sueur contient un peu d’huile, le gras protège les délicates feuilles pendant la frappe. »

L’argent n’a pas d’odeur, mais l’or…

Treck épicé en Birmanie

Après quelques heures de routes tortueuses, nous arrivons à Kalaw où flotte une certaine ambiance de montagne. L’air est beaucoup plus frais, les birmans n’hésitent d’ailleurs pas à sortir doudounes et bonnets (mais restent en tongs)… Durant la période coloniale, les britanniques y prenaient leurs quartiers d’été, aujourd’hui c’est de point de départ de nombreuses randonnées jusqu’au lac Inlé. Une importante communauté népalaise et indienne vit toujours ici, ce qui donne à la ville un faux air de Katmandou.

Nous passons par « Uncle Sam », un ancien guide très attentionné qui a ouvert son agence de trecks. La petite affaire ne désemplit pas et pour cause, la promenade jusqu’à Tonle est vraiment magnifique. Nous voilà donc partis pour deux jours vivre à la mode birmane. 33 kilomètres, une promenade de santé (quand on l’a). Hélas après 5 mois de bons services, mon estomac dit brutalement stop et je n’ai plus de jambes pour monter toutes ces collines.

La treck nous fait passer dans de nombreux champs cultivés artisanalement : de vieilles charrues à bœufs dont les roues sont toujours en bois.

Gingembre de Birmanie

Nous commençons avec la culture de gingembre. On trouve deux variétés en Birmanie, l’une, à petite racine est réservée à la médecine, l’autre plus grosse est utilisée en alimentaire et parfume les salades et soupes qui accompagnent tous les curry birmans. Le gingembre a aussi pour vertu de faire monter le lait pour les jeunes mamans, elles le boivent donc en infusion.

Nous sommes fin janvier, bien après la mousson lorsque le sol s’est débarrassé de toute humidité et que la terre se durcit. La récolte est physique : il faut piocher la terre pour la retourner, puis et dégager la racine à la main sans la casser. La multiplication du gingembre se fait par division c’est-à-dire qu’on coupe un morceau dodu du rhizome pour le replanter entre avril et mai. Le rhizome met environ 8 mois à pousser, sous une chaleur constante, et avec une eau abondante quand les tiges sont montées au moment de la mousson. Puis, vient la sécheresse sans arrosage supplémentaire, le temps fait son travail jusqu’en janvier/février où on peut le récolter.

Odeurs de piperade

Changement de couleur : le gingembre et sa terre rouge foncé laissent place à des champs plus colorés : de petites plantes vertes aux clochettes cramoisies teintent les vallées : voici les piments de Birmanie. J’imagine le chant de ces piments dans mon ventre et regrette déjà le gingembre, bon pour la digestion. Nous faisons d’ailleurs une pause attendue dans le village de Lemind où une grande partie de la population vit de l’épice à en croire les nombreuses bâches étalées devant chaque maison, les piments y sèchent pendant 7 à 8 jours avant d’être vendus sur les marchés.

Il y a de quoi être impressionné par la densité de piments sur chaque plante, (autant que de stupas à Bagan). Il faut dire que la cuisine birmane, à mi-chemin entre l’Inde et l’Asie, en utilise beaucoup.


Or mauve ?

C’est vrai que vu du dessus, le mélange de vert et de rouge vire au rosé. Mais ici l’or mauve signifie autre chose : l’état Shan où nous nous trouvons est célèbre pour son triangle d’or entre la Thaïlande, la Birmanie et le Laos, célèbre pour son trafic d’opium. La culture du pavot aurait même connu une recrudescence depuis quelques années. Tant qu’aucune culture de remplacement n’est proposé à la population, le problème se posera.

Ici, les ingrédients que j’ai vus ne sont pas exploités par la parfumerie, mais sont destinés à l’alimentaire. cependant un contact au Sri Lanka m’avait dit qu’ils s’approvisionnaient parfois en Birmanie, le climat et le sol pouvaient présenter des similarités avec la terre cingalaise. Je comprends maintenant. La culture et le savoir-faire des épices est la même. Le pays se développe énormément depuis l’ouverture et les infrastructures se transforment à grande vitesse (routes, logements et transports…) Et l’imaginaire de la Birmanie serait parfait pour faire rêver autour d’une matière…

Vapeurs de cigare

Le treck de termine à Tonle, au bord du lac Inlé. Une femme annonce les effluves que nous sentirons souvent dans la région : le cigare. En deux temps trois mouvements elle roule, colle et coupe un cigare. Elle peut en préparer entre 500 et 1000 par jour ! Dans les marchés, il n’est pas rare de voir de vieilles mamies, aux visages patinés par le temps, les fumer. Une affaire de femmes : les hommes préfèreront mâcher le bétel. Sur les pirogues, on est parfois bercés par ces effluves échappées de La Havane : le cigare imprègne les vêtements des pêcheurs et se marient aux notes vertes et aqueuses du grand lac. L’arrivée en bateau sur Nyuang Shwe constitue un moment inoubliable. Il faut voir la dextérité avec laquelle les pêcheurs manient leur rame et leur nasse d’un coup de jambe, en équilibre sur une pirogue.

Cette randonnée reste la meilleure façon de découvrir une ruralité simple et poétique, de quoi garder l’inspiration pour de nombreuses histoires parfumées.

 

Poivre vert de Kampot : cap sur Kep !


Nous quittons le bruit et la chaleur de de Phnom Penh pour arriver à Kep, tout au sud du Cambodge. En face, on dîstingue l’île de Phu Quoc, reprise par le Vietnam en échange de la « libération » des Khmers rouges. La ville a un charme désuet, ancienne destination huppée, on y trouve d’anciennes villas dessinées par de grands architectes, Van Molyvann, inspiration Le Corbusier… Certaines ont été incendiées par les khmers rouges, elles sont enfouies sous la végétation comme les fantômes d’un  riche passé. D’autres ont été rénovées, tout comme la route, impressionnante de modernité, preuve que le gouverneur local souhaite réhabiliter la région. Kep risque donc de perdre un peu de son calme d’arrière saison.

Profitons d’une journée type dans cette station balnéaire.


Kep est principalement connu pour son marché au crabes. Venez tôt le matin jusqu’à midi, et vous verrez les pêcheurs ramener leur casiers remplis de crabes aux pattes bleues.

On peut les acheter au kilo et les déguster sautés avec une recette typique d’ici : le crabe au poivre de Kampot. Celui ci est mis directement en grappe dans la casserole, frit avec de l’ail. Je vous laisse imaginer les effluves délicieux. Le crabe toujours vivant est coupé en deux aux ciseaux puis mélangé à la préparation. Faire cuire quelques minutes, ajouter une sauce tomate, des épices, quelques oignons et c’est prêt ! Le poivre apporte une vraie fraîcheur sans être trop fort pour la chair délicate du crabe.

À quelques kilomètres de Kep, il est facile de visiter les plantations de poivre et de comprendre pourquoi il est si cher.
Les plantations de poivre ont toujours existé mais elles avaient totalement disparu pendant les khmers rouges. Ils avaient rasé les cultures afin d’y implanter du riz. (Anecdote glaçante, on raconte qu’ils observaient le sol, et repéraient les plantes sensitives, les « touch me not » pour pister les personnes qui fuyaient.) Ce sont les français qui ont réhabilité le poivre vert et se sont battus pour imposer un label. La concurrence est rude et il est facile de trouver sur les marchés du poivre dit de Kampot qui vient en fait du Vietnam. C’est pourquoi il faut bien vérifier les étiquettes labellisées.
Le poivre de Kampot porte le nom d’une ville voisine même si le plus gros de la production se fait autour de Kep. La taille d’une exploitation se mesure en nombre de tuteurs, tenant chaque pied. Les champs sont protégés de feuilles de palmiers, de bananiers ou de branches, car la plante se plaît à l’ombre et boit beaucoup : 30 l par pied et par semaine ! Lors de la saison des pluies, inversement, il faut bien préparer l’évacuation des sols pour ne pas l’inonder. Ce qui fait la qualité de ce poivre ? Le climat et la richesse en quartz du sol.

On y trouve 4 formes de poivre différents :


-poivre vert : le plus difficile à conserver car il est frais, très aromatique, croquant et juteux. On peut le conserver dans le sel, un vrai délice et la région est aussi riche en marées salants.


– poivre noir : la grappe verte est séchée et s’oxyde, c’est ainsi qu’il pique le plus. On le trouve souvent dans les sauces locales avec du citron et du sel. Juste moulu, il accompagne l’entrecôte bleue dont je rêve depuis 4 mois.

– poivre rouge : cueilli en fin de maturité, il sent la tomate séchée d’après les récoltants, moi je le trouve très fruité aux notes confiturées d’abricot et de pain d’épices. Il accompagne aussi la viande rouge.

-poivre blanc : on part du poivre vert que l’on fait bouillir pour enlever la pellicule supérieure. Celui-ci accompagne la viande blanche et le poisson. Une autre méthode consiste à attendre que le poivre se fasse manger par les oiseaux car ils ne mangent que le poivre arrivé à maturité. Ils digèrent alors le péricarpe (partie colorée) et les enfants s’amusent à le récupérer dans leur fiente. Il est alors appelé le poivre « aux oiseaux. ». Mais rassurez vous le côté aléatoire fait que je n’en ai pas trouvé…

Le poivre est récolté entre mars et mai avant la saison des pluies. Le pied est monoïque, c’est à dire qu’il contient des fleurs mâles et femelles qui seront pollenisées naturellement par le vent et les bourdons. Le pied dure 20 ans et peut donner environ 2 kg de poivre par an dès ses 4 ans.

De l’engrais ? Naturel bien sûr : bouse de vache et guano (excrément de chauve-souris ici). Et pour faire fuir les parasites : des décoctions de citronnelle, et de feuilles de neem, un arbre indien dont les feuillles très amères font fuir les limaces.
Une fois cueilli, (lorsque le rouge atteint au moins 25% de la grappe), on le met à sécher dans une serre durant 3 à 10 jours à des températures entre 40 et 60 degrés.


Le poivre vert devient ici noir et est prêt à être trié à la main : les grains les plus noirs partiront pour la vente, les gris serviront pour les restaurants. Les tiges qui portent les grains peuvent être utilisées pour le thé, de même les fleurs peuvent se manger.

17h, il est temps de rentrer pour profiter des derniers rayons du soleil sur la plage et jouer au frisbee avec les enfants cambodgiens.


18h la synthèse de la journée commence, RDV chez Kimly, l’institution pour manger le fameux Crabe au poivre Vert. S’empiffrer, il n’y a pas d’autre mot pour décrire le plaisir de décortiquer à la main le crabe tout ensaucé, se lécher les doigts, et croquer le poivre vert frais. Si le poivre est une monnaie, cela vaut bien tout l’or du monde…

Sothy’s pepperfarm : https://www.facebook.com/sothyspepperfarm/

Santal à Mysore 

« La fabrique est fermée »

Pourquoi ai-je toujours cette réponse lorsque je demande à voir la distillerie de santal du gouvernement ? Déjà il y a 11 ans, j’avais été découragée, amenée dans des boutiques à touristes, avant de tomber sur un chauffeur de tuc tuc qui accepte de m’y conduire. 2017, même cirque ! « Je veux bien vous conduire devant le bâtiment mais c’est fermé depuis longtemps... » nous annonce le chauffeur.

« Ok ». Il faut toujours insister… La manufacture est toujours là, elle fête son 100ème anniversaire (très discrètement). En effet, la distillerie de Bengalore date de 1916 et celle de Mysore a été inaugurée en 1917. Elle a même été repeinte depuis la dernière fois que je suis venue. Mais le mystère autour de ce lieu reste intact. Le responsable accepte de nous faire la visite. Il faut laisser sa pièce d’identité, ranger appareil photo et téléphone, à mon grand regret : vous ne verrez rien du charme désuet que dégage l’endroit.

La guérite franchie, une incroyable odeur de santal nous attire irrémédiablement dans le bâtiment. J’y rentre comme dans un temple. L’usine est calme comme la première fois, je m’étais d’ailleurs demandé si elle n’était pas désaffectée. L’homme qui nous sert de guide nous explique quelques bribes du processus. Le bois est d’abord broyé avec un outil assez archaïque qui permet de concasser le bois avec un poids en fer. Il passera ensuite plusieurs transformations pour être réduit en copeaux et en poudre. Un nuage de poussière boisée flotte. Hum, remplir ses bronches de santal…

La distillerie se situe dans un autre bâtiment, derrière un immense stock de bois, « trop immatures pour être distillés », nous précise notre guide, « ils serviront pour les crémations ». Une autre utilisation du santal… Dans la médecine ayurvédique, le précieux bois sert à calmer l’anxiété. Partir en santal… N’est-ce pas une garantie de quitter ce monde sereinement?

Huit cuves de 2000 kg sont sagement alignées et attendent la précieuse poudre. Une seule est en route, (les autres le sont-elles parfois ?). Le lieu semble davantage appartenir aux chiens errants. Seul le parfum témoigne d’une activité : noix, caramel, vanille, crème de lait, spiritueux, le santal distillé de Mysore dégage de nombreux arômes cuits et gourmands. L’huile séparée sera alors purifiée avant d’être vendue. Le reste des copeaux de bois partiront en fumée, mais cette fois sous forme d’encens.

Depuis la pénurie de santal, le gouvernement régule drastiquement la production, les prix ont flambé et le bois se vend souvent sous le manteau. Un fournisseur du nord de l’Inde disait pouvoir s’en procurer de bonne qualité pour 2000 euros le kilo. Ici dans la boutique officielle, ils vendent l’huile à 6 000 euros le Kilo, (2500 roupies les 5 grammes). « Pourquoi achetez vous le santal d’Australie » ? me demandait ce même fournisseur indigné, « vous pourriez utiliser d’autres matières indiennes,  le bois d’amyris, ou le thuya » (qui sent le cèdre avec une petite pointe crémeuse), « mais pas l’Australie qui n’a rien à voir avec notre santal ». C’est vrai que le santal de Mysore est particulièrement addictif et représente tellement de choses pour la communauté hindou qu’il est irremplaçable. L’Australie est sur ma route, je me ferai ma propre idée…

La petite boutique attenante à l’usine est fermée, nous allons donc à une sorte de pop-up store indien officiel, monté à l’occasion du festival de Dasara, (plus grande fête indienne et qui atteint son pic à Mysore).

C’est ici le temple des produits parfumés au santal. Je ramènerai un petit savon, histoire de (j’avais déjà acheté l’huile au prix fort la dernière fois) et boude les autres produits où on sent trop fortement les bois ambrés… Pure Sandalwood hein ? Je préfère rester sur le souvenir de la distillerie.

 

Fleurs d’exception, et logique industrielle

Article écrit pour le N° 38 d’Expression Cosmétique

Observer les griffures d’une pierre, le reflet d’un point à travers une pierre, voici quelques astuces pour différencier un vrai diamant d’un zircon. Pourrions-nous faire de même en parfumerie ? Évaluer une Rose 24 carats ? Les marques nous vendent ces fleurs précieuses dans les compositions. Comment sont-elles réellement intégrées dans une création vendue à des millions d’exemplaires ?

Rose, jasmin, iris, tubéreuse, mimosa, oranger, narcisse, immortelle, ces fleurs ont dessiné nos paysages et écrit l’histoire de la parfumerie française. Certains parfumeurs distinguent les plus nobles : la rose, l’iris, le jasmin, évoquant leur prix, leur rareté où tout simplement la difficulté de leur extraction. D’autres considéreront chaque fleur comme exceptionnelle: «  même l’ylang ylang a la capacité de faire voyager », explique Karine Vinchon, parfumeur chez Robertet. Pour Dominique Roques, directeur des achats naturels chez Firmenich, « parler de fleurs d’exception est un pléonasme, le simple fait d’avoir des fleurs naturelles dans les compositions relève du miracle ! ». Effectivement, devant la demande croissante, les réalités du terrain et les difficultés d’extraction, la fleur d’exception mérite de nombreuses précautions.

Rose Centifolia MANE     Firmenich Jasmin grandiflorum India copyright Com by AVM

Une demande en augmentation

Les fleurs sont partout ! Sur les podiums des défilés de mode, en décoration des magasins, sur les vêtements, les packagings… Les fleuristes seraient-ils devenus les nouveaux cuisiniers ? En parfums, ces fleurs sont utilisées pour différentes applications : principalement la parfumerie fine, en raison de leur prix, mais elles fleurissent sur de nouveaux marchés. « La demande est restée stable sur le marché de la parfumerie fine, mais les nutraceutiques et le marché des arômes notamment en Asie a contribué à une croissance soutenue », note Ryan Liegner, directeur marketing de Berjé. « On peut trouver par exemple sur le salon Fancy Food Show de l’huile d’olive infusée à la rose ». Autre essor : celui de l’aromathérapie, « la demande en huile essentielle sur un marché comme celui des États-Unis peut non seulement perturber l’équilibre entre offre et demande mais aussi changer la façon d’appréhender le produit, explique Dominique Roques. C’est un public éduqué qui se renseigne sur les provenances, les variétés ; ces habitudes peuvent se retrouver en parfumerie fine ». Toutes les fleurs sont-elles concernées ? « La rose est toujours la plus demandée, suivie par le jasmin et la violette. Pour celles-ci, la demande est en légère augmentation. Pour la tubéreuse et l’osmanthus, le volume est bien sûr moins important en parfumerie fine, mais restent des valeurs sûres. L’essence d’immortelle est de plus en plus sollicitée pour une utilisation en alcoolique », analyse Michel Cavallier Belletrud, directeur de la division ingrédients naturels de Payan Bertrand. Ryan Liegner constate également une forte augmentation des demandes de genêt et d’immortelle. « Cette croissance correspond à une augmentation récente de la popularité de notes « miel » dans la parfumerie fine et les eaux de corps ».

Mille et une attentions pour obtenir ce miracle

  • Aléas de la nature

Comprendre la filière, c’est « repenser le métier d’acheteur en intégrant la vision paysanne et culturale : il faut garder à l’esprit la saisonnalité, les éléments météorologiques incontrôlables, la variabilité de la récolte », explique Alain Croux, directeur des achats EMEA de Mane. Ce rapport entre l’homme et la nature est également évoqué par Fabrice Pellegrin, « ne pas négliger toute l’attention et le cœur mis dans la culture de ces fleurs. C’est un travail de toute une année qu’on ne soupçonne pas ». De l’humain mais également du temps, une notion importante et variable en fonction de la fleur : le jasmin et l’ylang ylang requièrent rapidité : la cueillette se fait au petit matin et le traitement, au cœur des champs pour ne pas laisser la fleur s’abîmer. L’iris nous apprend la patience, le séchage de ses rhizomes nécessite environ trois ans. Et parfois le temps manque : « cette année, les récoltes de violette et de narcisse se sont chevauchées ; il faut savoir s’organiser dans les ateliers», explique Alain Croux. « La tubéreuse est gourmande et capricieuse : elle nécessite beaucoup d’eau et d’attention pour offrir des rendements parfois aléatoires », complète Stéphanie Groult, directrice des achats chez Robertet. La nature est imprévisible et intégrer le risque climatique dans le compte d’exploitation s’impose immanquablement : « ce qui était autrefois une menace est aujourd’hui une réalité, témoigne Dominique Roques. Sur 2015, nous avons connu plusieurs accidents climatiques majeurs ; les fleurs sont encore plus exposées car elles sont très fragiles ».

  • … Et aléas de nature humaine

Un risque à ne pas négliger : la fiabilité de l’homme dans les pays en difficulté. « En travaillant sur le néroli des Comores, nous avons parfois été confrontés à des situations délicates, les récoltes partent aux plus offrants. Nous avons la chance d’avoir des locaux pour gérer nos productions, des personnes fiables sur qui nous nous appuyons depuis des années ; bien souvent les expatriés ne restent pas », explique Jean-Pascal Abdelli, directeur général d’Elixens France. Dans un autre domaine, Elixens  s’adapte aux impératifs locaux : « nous produisons sur place la concrète qui est ensuite rapatriée à Saint-Ouen l’Aumône pour la transformer en absolu. Cela permet de maîtriser la qualité et de limiter la manipulation d’alcool ».

Une filière plus transparente

Depuis une dizaine d’années, la filière se raccourcit de façon spectaculaire. Les causes ? Une volonté de sécuriser les approvisionnements, mais aussi une forte demande d’informations des clients : «les marques requièrent de plus en plus une traçabilité sur les produits, explique Dominique Roques. Même constat chez Payan Bertrand : « le rapport prix / performance olfactive reste une clef du succès sur ces produits, mais la deuxième clef de voûte est la traçabilité totale du processus et des matières premières ! L’odeur ne suffit plus, il faut garantir l’origine et la qualité. Par exemple, notre rose Centifolia Grasse a une traçabilité qui va jusqu’au champ », complète Frédéric Badie, directeur R&D de la division ingrédients naturels. Transparence rime avec pureté. « Les rendements faibles concentrent les indésirables (phtalates, pesticides…). Comment peut-on parler d’exception si une concrète contient ces produits ? Nos solvants sont rectifiés et contrôlés avant chaque extraction afin de garantir des teneurs extrêmement réduites en phtalates ainsi qu’en pesticides. La qualité se contrôle à toutes les étapes… « Et y parvenir, il faut être présent sur place, conclut Stéphanie Groult, cela passe par des partenariats avec les agriculteurs, par l’implantation d’usines en propre, [Robertet a acheté une fabrique de rose en Bulgarie en 2014], ou par l’investissement dans des joint-ventures pour accompagner la professionnalisation d’une filière ». Un choix qu’a pris aussi Firmenich en s’engageant avec Jasmine Concrete sur le jasmin et la tubéreuse indiens. Autre orientation prise, celle d’Elixens France en s’engageant par un partenariat durable et équitable labellisé avec les agriculteurs de la Drôme afin de pérenniser leurs cultures.

Le raccourcissement de la filière n’implique pas la disparition de certains acteurs, mais davantage une transformation de leur rôle, comme la sécurisation d’un stock disponible.

Quimdis joue cette carte lorsque la demande est trop forte sur un produit. « Nous nous positionnons très en amont sur les récoltes, par exemple pour le jasmin, nous estimons des prévisionnels en mars pour être sûrs d’être servis ; puis d’avril à juillet nous passons des commandes fermes bien avant de savoir le prix final. Il vaut mieux rogner sur la marge plutôt que d’être en rupture ! », explique Lola Hannaert, directrice des ventes chez Quimdis. Un rôle d’appoint possible quand la société a une bonne capacité de trésorerie pour financer le stock pour ses clients.

Des précautions en création

En eau, en essence, ou en absolu, la fleur a sa place dans toute la composition d’un parfum. « Que ce soit en tête, en cœur ou en fond, elle donne une âme au parfum », explique Karine Vinchon. Fabrice Pellegrin, parfumeur chez Firmenich, aime l’idée que « le naturel apporte de la couleur au parfum. Le naturel n’est pas linéaire, il vit, il raconte de belles histoires ». Patrice Martin, parfumeur chez Floressence rappelle : « N’oublions pas d’où on vient : notre formation est ancrée dans le naturel et les fleurs d’exception. Il est hors de question de s’en passer. On peut essayer de reconstituer ces essences avec les synthèses classiques – le résultat n’arrive pas à la cheville ! ».

  • 1% c’est déjà bien

Quelques gouttes ? 0,1%, 0,5%, 1% ? La proportion d’une fleur d’exception dépasse rarement ce chiffre. Sur des qualités rares, le dosage est minutieux, pour une question de prix en premier lieu, mais aussi « parce que nous ne sommes plus habitués à des parfums trop dosés en fleurs », explique Mathilde Bijaoui, parfumeur chez Mane. C’est toute la problématique du métier : le public réclame du 100% naturel mais n’apprécierait sûrement pas une telle création. Il est vrai qu’il ne faut pas oublier l’acceptabilité d’une overdose de fleurs, mesurée par les tests consommateurs. « Si les fleurs blanches (jasmin, fleur d’oranger) testent bien ; le narcisse ou l’immortelle séduiront les initiés », précise Mathilde Bijaoui. Heureusement, « certaines fleurs, comme l’iris, marquent tout de suite. Quelques gouttes suffisent pour donner une signature », poursuit-elle. Son récent Jasmin-Immortelle-Néroli de L’Occitane (pour la Collection Pierre Hermé) illustre un parfum où quantité de fleurs rime avec douceur : « L’intention était de construire un accord à la fois naturel et ultra féminin où l’on sent bien chacune de ces trois fleurs. Celles-ci sont rehaussées par un accord très frais de citron, mandarine, baies roses sur un fond de bois blancs ».

  • Accessoiriser la fleur en solitaire

Existe-il des règles élémentaires pour placer la matière au centre de la création ? Éviter les matières qui prennent trop la parole ; laisser la place aux matières dites « techniques » pour donner de l’éclat. « Face à la recrudescence de notes gourmandes et boisées ambrées, il faut effectivement faire attention à ne pas écraser ces beaux matériaux », reconnaît Fabrice Pellegrin. Pour la Fille de l’air de Courrèges, le parfumeur a joué la carte de la simplicité : évoquer le caractère régressif de la fleur d’oranger, en accentuant ses facettes aériennes, hespéridées, solaires et musquées. La twister avec de la synthèse : hérésie ou fantaisie ? « Je ne m’impose pas de règle, pourquoi pas associer bijoux fantaisie et diamants pour moderniser et personnaliser son look ? », répond Mathilde Bijaoui, qui aime contraster l’absolu rose avec l’oxyde de rose, « cela éclaire différentes facettes et lui donne plus de verticalité ».

  • Jouer la confusion des genres

Exit le cliché « rose = filles », « les fleurs sont unisexes, note Karine Vinchon, mise à part la tubéreuse essentiellement traitée au féminin, les autres fleurs peuvent tout à fait rentrer dans une formule masculine ». Le parfumeur pousse alors d’autres facettes : « dans Zara For Him, qui allie rose absolu turque, osmanthus, et iris, ce sont leurs notes cuirées que j’ai accentuées ».

Fleurs et innovation ?

  • Sélectionner la perle rare

Comme le choix d’une pierre, la sélection est une étape clé. Et le classicisme reste de mise à en croire la liste des fleurs les plus recherchées. La nouveauté passe davantage par le traitement de la fleur que par la fleur elle-même. Une exception, Berjé fait renaître une fleur oubliée : le Boronia de Tasmanie et « sa note fruitée, sucrée aux facettes qui proches de la violette et du jasmin ». La recherche de nombreuses sociétés se tourne vers une sélection plus pointue des variétés de fleurs. C’est le cas d’IFF qui sélectionne les roses aux plus bas taux de méthyl eugénol, le but : obtenir une fleur plus conforme à la réglementation. C’est aussi le sens des recherches de Firmenich, explique Fabrice Pellegrin : « nous sélectionnons les tubéreuses à meilleure « floribondité », à savoir celles dont la concentration de fleurs par tige est la plus forte, puis nous analysons leur profil olfactif pour conserver les plus crémeuses, les moins méthylées ».

  • Ciseler le joyau

La fleur arrive comme un diamant brut, il faut la transformer pour lui donner de la valeur. L’extraction CO2 permet d’en extraire la quintessence et ne cesse d’épurer les notes (Cf. Expression Cosmétique N°30, p.XX). De nouvelles techniques sont remises au goût du jour comme les infusions de fleurs, proposées par Firmenich. Un calibrage précis de différents paramètres : durée d’infusion, quantité de fleurs, se fait en fonction de la plante. « En substitution de solvants, elles apportent une certaine patine, tout en donnant un caractère floral dès la tête », un impact floral joué par Fabrice Pellegrin dans l’Eau Rose de Diptyque et White Tubéreuse de Réminiscence. Un autre geste revisité : la saumure, cette technique est adaptée lorsque la fleur est difficile à sourcer et à conserver « C’est le cas de l’osmanthus : plus on la laisse en saumure, plus la note cuirée s’affirme ; moins on la laisse, plus les fruits ressortent », dévoile le parfumeur.

Authenticité, naturalité, traçabilité, ces critères semblent être devenus la priorité pour les marques qui multiplient les photos de parfumeurs dans les champs de fleurs… D’un point de vue olfactif et d’un point de vue éthique, l’heure est bien à la transparence. Comme au diamant, on demande à la fleur d’avoir les quatre C : qu’elles apportent Couleur au parfum, Clarity (de la pureté), et Cut (la taille) c’est-à-dire avoir un traitement de la fleur irréprochable. Quant au Carat, ce qui pour la fleur représenterait les quantités… La profession se doit d’organiser au mieux la filière pour gérer l’augmentation croissante de cette demande.

Si les diamants sont éternels, les fleurs, elles, ne le sont pas…

HU-MANE

Comment repenser l’humanité dans un monde où l’homme passe de plus en plus de temps devant son écran, où tout se dématérialise, de l’ami virtuel à liker sur les réseaux sociaux aux clubs de rencontre sur internet. Il faut maintenant repenser nos relations à autrui, imaginer notre futur en cohabitant avec un robot programmé pour nous tenir compagnie, ou pour compenser le manque de relations humaines… Il y a certes des courants de résistance : le slow living, la détox digitale, et l’engouement pour la méditation.

Et pourquoi pas imaginer des parfums qui nous « réhumanise » ? MANE nous invite à explorer une sensualité nouvelle, accepter notre animalité pour mieux se fier à nos instincts primaires. Treize parfumeurs ont ainsi joué le jeu de cette nouvelle sensualité, De cette thématique sont nées vingt créations originales, où l’addiction ne se traduit pas par une notre gourmande trop attendue mais par la délicatesse d’accords musqués, cuirés ou de bois ambrés. Intéressant de voir la diversité d’interprétations de cette thématique en fonction des parfumeurs, travaillant sur des marchés éloignés : France, US, Brésil et Moyen-Orient. Nous avons tous notre vision sur l’animalité.

Bravo à Olivier Bachelet pour l’orchestration de cette présentation très inspirante. Et à cette occasion, une petite pensée à toutes ces personnes du parfum qui travaillent dans l’ombre des marques, essuyant parfois les lapins, les rendez vous annulés à la dernière minute sans un mot d’excuse. Nous avons beau travailler dans le luxe, n’oublions pas ce qui fait de nous des animaux civilisés : la politesse. Bref, restons HUMANE !

Notes boisées, la valeur sûre

Article écrit pour le N° 36 d’Expression Cosmétique

BOIS, PRIE, AIME. A l’image du best-seller d’Elizabeth Gilbert, les notes boisées s’installent dans le paysage olfactif comme un facteur clé de succès. Effet de mode ou enthousiasme durable ? Est-ce de nouvelles variétés qui inspirent les parfumeurs ? ou de nouveaux traitements de la matière qui orientent les créations vers ces notes chaudes et rassurantes ?

L’analyse des nouveautés en parfumerie masculine montre une augmentation notable de la famille boisée entre 2014 et 2015. « L’équilibre historique entre les différentes familles (boisées, orientales, hespéridées et fougères) est cette année bousculé ; les boisés prennent le dessus passant de 23% à 43% en nombre de lancements », note Maryline Bonnard, chasseuse de tendances chez Le Musc & la Plume. Une évolution que l’on note davantage sur le marché masculin que sur le féminin, consacré aux fleurs.

C’est également le constat que font certains distributeurs : « La domination des bois dans la parfumerie continue d’augmenter et s’oriente vers des bois sombres et fumés, poussés par le marché du Moyen-Orient », observe Ryan Liegner, Responsable Marketing chez Berjé, distributeur mondiale d’huiles essentielles et de produits chimiques aromatiques.

BOIS

Que recherche-ton à travers ces notes boisées ?

  • Une lecture tout public

Les notes boisées restent la valeur sûre dans la palette du parfumeur. « Ils ont quelque chose d’universel » explique Oliver Pescheux, Parfumeur Givaudan. « Les bois nous promettent de l’authentique, un retour aux sources, comme le slogan « Mangez des pommes » pouvaient à l’époque toucher une corde sensible. »

Cet engouement est fortement poussé par la demande du Moyen-Orient, friand de notes puissantes et rémanentes mais également par le succès de grands parfums boisés : One Million et Invictus de Paco Rabanne, chefs de fil de nouvelles interprétations de bois. Universalité mais également richesse complète Hervé Fretay, Directeur des ingrédients naturels chez Givaudan, dans les possibilités offertes aux parfumeurs : naturels, synthétiques, spécialités, la famille boisée est très pourvue. « ils apportent une présence à travers la colonne vertébrale du parfum, contrairement à d’autres matières, ils agissent à tous les niveaux : en tête, en cœur et en fond du parfum ;  ils font le lien entre la terre et les fleurs. »

  • De la couleur

Clairs, transparents, ou sombres, les bois teintent la composition de différentes nuances. La notion de bois blanc se répand invoquant « le côté onctueux du santal, le caractère pur du cèdre à opposer aux bois plus sombres que constituent le vétiver, le patchouli ou le papyrus », explique Jérôme Epinette, Parfumeur chez Robertet. Alexis Dadier, Parfumeur chez IFF relève « l’aspect propre » que peuvent évoquer les bois blancs, contrairement aux notes plus animales. « Quand on dit blanc, on minimise la puissance d’une matière, c’est une façon de l’adoucir. » conclue Olivier Pescheux.

Le bois peut-il évoquer d’autres couleurs ? « Une étude menée dans le cadre du programme Scent Emotion chez IFF a révélé que le cashméran était associé par le panel à la couleur bleue » raconte Alexis Dadier. L’association à une couleur inattendue peut apporter un peu de poésie, telle l’Eau de Cartier Vétiver Bleu.

  • La texture

Certes, les bois apportent une certaine direction olfactive mais ils peuvent aussi être utilisés comme note technique, pour apporter un certain effet à la composition. De la sécheresse (cèdre, bois ambrés stridents), de l’humidité (mousse de chêne, patchouli), une texture résinée (pin, fir balsam) aux accents frais. Les bois apportent texture et profondeur aux créations.

Palmarès des bois 2015

On dit que derrière chaque grand parfum se cache une nouvelle matière première. Est-ce le cas pour les bois, avons-nous de nouveaux ingrédients pour stimuler la créativité ?

Explorer de nouveaux territoires, rapporter de nouvelles espèces odorantes des quatre coins du monde ou extraire le bois d’arbres connus comme le pécher, l’oranger amer, ou le bois d’Ylang Ylang enthousiasmerait Olivier Pescheux. Il semble qu’une autre piste soit davantage explorée : « capturer les effluves de nouvelles espèces par headspace, comme l’Hinoki (cyprès du Japon), ou le bois d’Okoumé permet d’innover tout en préservant les espèces », explique Hervé Fretay.

EN 2015, la recrudescence des bois rime davantage avec classicisme. Vétiver, cèdre, patchouli sont toujours bien présents dans les dossiers de presse, soulignant leur caractère indémodable de ces grands classiques.

  • Le Vétiver, le romantisme

Alexis Dadier apprécie particulièrement « cette matière unique entre air et terre. Le vétiver, à la fois aérien et racinaire entretient un certain mystère entre fraîcheur et élégance. Aujourd’hui on peut travailler avec des cœurs de vétiver, à l’utilisation plus facile le vétiver original et brut peut parfois signer un peu trop ». « Les distillations moléculaires de vétiver permettent d’avoir une très belle qualité comme celle de Vétiveryo de diptyque, utilisée en overdose à 25% », explique Olivier Pescheux.

Les vétivers de 2015 illustrent bien cette ambivalence. Traités tout en fraîcheur, on appréciera l’association du vétiver avec un accord hespéridé aromatique pour Vétyver Le Galion. Fraîcheur et rémanence caractérisent le Mythique Vétiver de Mizensir ; l’Eau de Cartier Vétiver Bleu propose une interprétation de la matière rafraîchie par la menthe. Tandis que Jérôme Epinette a choisi de le traiter avec des nuances plus chaudes : vétiver- gaïac fumé et tabacé, pour Westbrook  de Byredo.

  • Santal, un parfum d’exotisme

Le santal effectue son grand retour en mode naturel, renouant avec son origine : le Santalum Album, gras, chaud, sensuel et enveloppant. Pendant longtemps, la recherche s’est appliquée à pallier les pénuries, proposant des molécules variées en fonction des profils olfactifs recherchés. Le prix du santal de synthèse a permis de l’intégrer dans la détergence, avec un effet positif de rémanence sur le linge. Aujourd’hui le santal naturel revient avec d’autres provenances : Australie ou autre. Pour Santal Royal Guerlain revendique un partenariat avec un exploitant forestier confidentiel d’Asie. Lalique Living propose un santal enveloppant et vanillé travaillé au féminin, en contraste avec un départ frais et aromatique.

  • Cèdre, l’essai

Après la « rondeur du santal, le cèdre va apporter davantage de verticalité » explique Olivier Pescheux. « On y trouve le Cèdre de Virginie et du Texas, aux notes de mine de crayons, et le cèdre Atlas au notes animales et cuirées. Dans cet esprit sec et poudré, Electric Wood, Room 1015 retranscrit l’idée de bois de guitare électrique de l’emblématique Gibson. Cèdre Atlas d’Atelier Cologne, revisite le cèdre par un contraste avec des notes fruitées. La nouveauté intervient là encore dans le traitement du bois : « Le cèdre peut parfois avoir une tête difficile, le fractionnement permet de moderniser le bois, sans avoir le côté crayon dérangeant. » note Olivier Pescheux. De nombreux cœurs sont également proposés chez Robertet et des co-distillations comme le Bois d’Encens, Spécialité naturelle obtenue à partir d’une co-extraction d’un extrait d’encens avec de l’essence de cèdre Virginie. Le cèdre a la particularité de créer des réactions lors de l’extraction qui modifient l’odeur du produit.

  • Patchouli, le roman historique

De nombreux chypres ont fait leur apparition en 2015, emportant avec eux cette matière star pour habiller un accord floral. « On appréciera alors le patchouli cœur qui laissera plus de place aux fleurs et aux fruits », précise Alexis Dadier . En mode chyprée : la Panthère extrait, Sisley Soir d’Orient, Colony et l’Heure attendue de Patou ; One Love Scherrer, Signorina Eleganza Ferragamo. Pour Oliver Peoples de Byredo : Jérôme Epinette a pris le parti de travailler «  un patchouli très frais, très citrus. » En fraîcheur également le Blasted Health de Penhaligon’s qui mêle la pureté du Clearwood® à l’essence de patchouli.

  • Oud et Orientalisme

On imaginait que la mode du oud s’étiolerait, il n’en est rien. Cette note, devenue une famille, s’installe à part entière comme une structure type au même titre que l’oriental ou le chypre. Qu’il soit à la mode occidentale (avec un accord patchouli, cypriol, castoreum, costus) où plus typé Moyen-Orient, très animal et naturel, cette note « titille une partie de notre cerveau avec un côté addictif », explique Olivier Pescheux. A citer Bois d’Oud Miller Harris, Oud Satin Mood Francis Kurkdjian, 1001 Ouds,Oud Couture, Carolina Herrera, Another Oud, Juliette has a gun, Oud Saphir, Atelier Cologne)

Une alternative au oud, le bois de gaïac habille Miksado Jeroboam, Gaïac Mystique Givenchy, deux boisés cuirés fumés.

  • Bois ambrés, ou la twittérature

Issus de la recherche, préemptés pour leur qualité rémanente, ces bois ont envahi les compositions masculines et maintenant les féminines. Puissants et garants d’un sillage identifiable, ils sont devenus « la clé d’un succès de masse » explique Alexis Dadier qui distingue deux catégories dans cette famille : « les boisés ambrés doux (Ambroxan, Iso E Super), enveloppants et musqués » traités dans l’Accord Illicite de Givenchy alliant patchouli, vanille, bois ambrés et muscs. « Et d’autre part, les ambrés secs et vibrants comme l’Amber Xtreme, ils enlèvent le côté langoureux d’une vanille ou des notes gourmandes. Ils donnent le vibrato d’une voix lyrique car ils sortent tout de suite en tête ». Dans l’Ambre Tigré de Givenchy, ils modernisent l’interprétation de l’historique base Ambre 83. Jérôme Epinette  les emploie pour leur modernité, et leur fraîcheur, « ce sont des notes très fusantes, très volatiles qui liftent la fragrance ; et en même temps, ils boostent les notes de fond tout en habillant le caractère brut des bois naturels. »

Olivier Pescheux aiment les assimiler à une « une flèche qui traverse le parfum » un dynamisme qu’il a intégré dans Kouros Silver, 30% de bois secs et santalés répartis sur une dizaine de produits, interprétés comme des octaves car chacun va jouer sur des facettes différentes : « L’ISO E apportera de la transparence, l’OKoumal® sa vibrance, l’Amberkétal® se révèlera sur peau, l’Ambermax® fera « boum » et ainsi de suite » Une puissance au goût du consommateur, mais qu’il faut savoir doser « Les gens ont une sensibilité différente pour apprécier ces bois. » admet le parfumeur.

 

Bois et Réflexion environnementale

  • Ethical Sourcing et nouveaux terroirs

Toujours dans le souci de préserver les ressources, chaque société de composition a maintenant établi son programme de sourcing, établissant un lien direct avec les producteurs. Une tendance confirmée par Mario di Lallo, Directeur des Produits chez TFS « durant les 18 derniers mois, nous notons une demande croissante sur le santal, les clients sont plus soucieux de d’utiliser des ingrédients durables et recherchent davantage de bois précieux ». Via le programme Ethical Sourcing, Givaudan, source du vétiver d’Haïti, du patchouli de Bornéo et Sulawesi et du santal d’Australie. Robertet est ainsi également présent à Haïti et en Nouvelle Calédonie ; tandis qu’IFF-LMR vient de faire certifier sa démarche autour du vétiver d’Haïti par l’organisme IMOSwiss AG.

Une autre façon d’innover : transporter des variétés sur un autre terroir. C’est le cas du santal, dont la source indienne a pratiquement disparu. Le santal de Mysore a longtemps souffert du braconnage et de la déforestation, il a fallu trouver de nouvelles pistes.

La société Santanol, une des sociétés leaders dans la plantation de santal indien en Australie, propose ainsi une approche éthique, écologique, légal, et durable pour le santal. « Propriétaire de 2300 hectares, la société plante, élève et récolte cet arbre parasite qui se nourrit d’autres arbres pour pousser. On plante ainsi 2 arbres lorsqu’on plante un santal », explique Rémi Cléro, Directeur Général Santanol. « Les parcelles sont organisées pour cultiver des arbres d’âges différents, pérennisant ainsi le future de ses récoltes. Et de qualité différentes en fonction de l’exposition, assurant un large choix de santal et de prix. »

TFS met également en valeur l’aspect écologique, la compagnie produit du santal australien et indien avec de l’énergie renouvelable et recycle son eau.

  • Travaux issus de la biotechnologie

« La biotechnologie ouvre de nouvelles voix », explique Hervé Fretay, « ces travaux qui étaient initiés dès Roure et se sont complétés avec le rachat en 2014 de Soliance, experts en fermentation et en 2015 d’Induchem, experts en réactions enzymatiques. » Le développement de l’Akigalawood® s’inscrit dans ces travaux : « il s’agit d’une réaction enzymatique sur un fractionnement de patchouli : on modifie la structure du bois pour l’enrichir et apporter une vibration spécifique et épicée au patchouli. »

Firmenich a également lancé le Clearwood®, ingrédient naturel, issu de la biotechnologie blanche, et utilisant une source renouvelable : le sucre de canne, qui donne une note boisée de patchouli, plus transparente et moderne, contenant 30% de patchoulol.

Demain, quelle écriture pour les boisés ?

Travailler différemment la matière au niveau de l’ingrédient, par fractionnement, la mise en valeur de nouvelles facettes, la découverte de nouvelles provenances constituent une bonne façon de revisiter les grands classiques. « On a fait le tour des grands bois, maintenant, c’est en profondeur que l’on étudie chaque bois, le traitement d’une matière donne un nouveau souffle à la parfumerie », s’enthousiasme Jérôme Epinette.

Il existe une autre voix : celle de la formulation, twister l’ingrédient par des accords inédits. Dans le passé, le bois de santal ou le oud pourrait rester seul comme un caractère olfactif unique, mais aujourd’hui, il nous est de plus en plus demandé de mettre en synergie les bois avec d’autres matériaux dans des accords tels que; « Ylang de bois de santal » ou « vétiver rose » afin d’apporter une autre dimension, de la texture de ces notes chaudes et sensuelles, note Ryan Liegner. Alexis Dadier  propose de travailler davantage le bois au féminin : « un vétiver-rose, un vétiver pour femme, pour effectuer un nouveau chypre »?

Cette structure inspire également Olivier Pescheux, « Le chypre est tout de suite daté par la mousse de chêne. Avec la législation qui nous laisse un peu de répit, ce serait un challenge d’arriver à faire un nouveau chypre avec cette matière ».

Enfin, une dernière voie qui n’a pas été encore exploitée : travailler sur les vertus des bois ? propose Olivier Pescheux. « Effectivement », confirme Rémi Cléro, « le santal possède des vertus anti-inflammatoires qu’il serait intéressant d’exploiter ».

Naturel, synthétique ou actif, le bois n’a pas fini de nous insuffler ses notes spirituelles et séductrices pour créer de nouveaux best-sellers. Prions et aimons donc…