Senteurs d’Australie

10:00, j’ai rdv dans un petit café de Rozelle, quartier bobo de Sydney avec Dimitri. Cela fait 15 ans qu’on se connaît par mail, et par téléphone, mais on ne s’est jamais rencontrés ! Dimitri faisait le même métier que moi en Belgique, avant qu’il ne plaque tout pour s’installer en Australie et créer sa marque Goldfield & Banks Australia.

« Lorsque je suis arrivé en Australie, je me suis rendu compte que le pays était très riche en ingrédients peu exploités en parfums, et qu’il n’existait aucune marque typiquement australienne ». Le créneau était à prendre…

Une mode à venir ? Arquiste vient aussi de lancer son Sydney Rock Pool, allusion aux piscines de mer installées dans les rochers qui font le bonheur des australiens le matin avant d’aller bosser.

Effectivement avec plus de 7 790 000 km2 le pays-continent a de nombreuses ressources et investit dans ses sols. Voici donc un petit tour des odeurs senties ici.

Santal : changement de décor par rapport à l’Inde où le santal est entièrement caché ! On est loin de la distillerie fantôme d’état de Mysore et ses quelques arbres qui se battent en duel. Après la crise du santal dans les années 70 et les recherches qu’on effectué les sociétés de composition, de nouvelles alternatives sont apparues. Après l’ère des molécules : (Polysantol Firmenich, Sandalore et Sandela Givaudan, Bagdanol IFF et plein d’autres encore !..), le santal naturel fut le pari d’investisseurs pour implanter le santalum album en Australie. Celui-ci retrouve les notes lactées et crémeuses de l’indien et se différencie ainsi du spicatum endémique d’Australie, plus « Crocodile Dundee », bref plus « rough »…

Tea tree : Anti-fongique, anti-bacterien, anti-acné, anti-tout, cette plante miracle était bien connue des aborigènes qui la faisaient infuser en tisane. Le capitaine Cook l’a donc ramenée dans son bateau et à Londres, la plante fut naturellement baptisée « arbre à thé ». Mais rien à voir avec la feuille de thé, vous le remarquerez au nez : le tea tree sent le pin, le camphre avec une note boisée : une planche de bois vernis avec de l’eucalyptus !… J’en garderai un petit flacon anti-bobo, on ne sait jamais, pendant un tour du monde en famille, ça peut servir… Les plantations de tea tree se trouvent au nord des New South Wales, (pas bien loin des beaux surfeurs de Byron’s Bay, la ville la plus « cool » d’Australie). Immense… c’est le sentiment lorsqu’on visite toute les plantations du pays, c’est tout de suite une autre échelle ici ! On est loin des petites parcelles disséminées par-ci par-là comme en Indonésie, l’agriculture ici se fait à l’échelle industrielle !…

Boronia : Je n’ai pas eu l’occasion, hélas, de la voir, mais il s’agit d’une fleur que l’on trouve en Australie. Il existe plusieurs variétés, celle utilisée en parfumerie est le megastigma (ou brown Boronia), aux accents fleuris, boisées et légèrement fruités (osmanthus). Il est cultivé dans le sud-ouest du continent.

Eucalyptus : on le trouve partout et sous toutes ses formes ! Eucalyptus globulus (ou Blue gum) que j’avais déjà vu en Chine, c’est la qualité la plus connue. Il a été importé en Chine car le gouvernement l’a utilisé pour construire le chemin de fer du Yunnan. Il sert aujourd’hui pour les parfums ! Mais le gouvernement chinois tente de le réduire car l’arbre est très gourmand en nutriments et appauvrit le sol… (à moins que ce ne soit pour construire d’autres autoroutes ?). Si vous voyez des eucalyptus en Australie, regardez à deux fois leurs cimes, vous y trouverez avec un peu de chance un koala en train de somnoler : ils se nourrissent exclusivement de feuilles d’eucalyptus : ils sont équipés pour digérer leur feuilles toxiques.

Lavande : je savais qu’il y en avait en Tasmanie et j’étais bien surprise d’en trouver sur Kangaroo Island. Deux petites distilleries proposent la visite et commercialisent l’huile essentielle. On peut même manger des glaces à la lavande non loin sur Emu Bay au nord de l’île.

Cyprès bleu (callitris intratropica) le conifère que l’on trouve aussi en Grèce donne une note boisée et mentholée parfois légèrement fumée. Sa particularité : une couleur troublante bleu indigo. On le trouve au nord du pays : Kimberley’s, le Queensland. Lui aussi possède de nombreuses vertus thérapeutiques !

Il y a bien sûr d’autres ingrédients : vanille (comme pratiquement tous les pays que j’ai traversés depuis mon départ ! Car tous s’y mettent pour concurrencer Madagascar !…), des citrus etc…mais il ne faut pas passer à côté de ce qui fait l’odeur star de l’Australie : le Vegemite !

Cette pâte faite à base de levure à l’odeur sucrée trompeuse : c’est en vrai très salé et concentré ! Les australiens en raffolent et la tartinent sur du pain avec du beurre ! Si le Vegemite vous dégoûte (c’est mon cas), « no worries, mate! », vous pourrez toujours vous rabattre sur les Tim Tam, gâteaux au chocolat terriblement addictifs que je mange depuis 2 mois !…

Voilà, on a fait le tour des principales odeurs de l’Australie, histoire de vous donner envie d’y aller… avec en bonus un petit aperçu de la Great Ocean Road, route mythique que certains apprécient de faire en Harley, n’est-ce pas David Frossard ? 😉

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Cérémonie du Kodo, ou l’art « d’écouter » l’encens.

Si vous visitez les musées nationaux de Tokyo et de Kyoto, vous n’échapperez pas à la vue de magnifique set de jeux de Kodo, faisant souvent partie des trousseaux d’empereurs ou de Shogun.

J’en avais souvent entendu parler lors de conférences, aussi j’avais très envie de participer à ce petit jeu, inventé bien avant le loto des odeurs, pour relaxer ces empereurs un peu nerveux.

La maison Yamada Matsu à Kyoto propose des initiations de différents niveaux, il faut s’y prendre un peu à l’avance car il y a peu de places mais c’est vraiment une expérience à vivre. Davantage pour avoir une démonstration de l’esthétique, le raffinement à la japonaise plus que pour l’olfaction en tant que telle.

Me voilà donc partie pour 1h d’initiation, lâchant mari et enfants (non compatibles avec l’idée « d’entendre dans le calme »).

Nous sommes accueillis dans une grande boutique dans de délicieux effluves boisés, un petit sas pour réveiller son nez. Après avoir réglé un petit prix symbolique, on vous remet, à deux mains bien sûr, un petit carton, sésame pour les salons privés. A l’heure précise, on nous invite à descendre en rang un escalier donnant dans une salle où nous sommes placées grâce au petit carton. Je regarde les cinq autres participantes… Oups, elles sont toutes en kimono de cérémonie, j’aurais peut-être dû mettre autre chose qu’un jean (en même temps, je n’ai rien d’autre…).

Deuxième oups, la maîtresse de cérémonie ne semble pas trop parler anglais. Je savais que l’initiation est en japonais : on m’avait proposé un petit manuel en anglais, mais je ne m’étais pas préparée à passer une heure à regarder en souriant les autres sans comprendre un mot. Cela dit, c’est beau le japonais, j’ai l’impression d’écouter un oiseau qui parle.

L’initiation commence par quelques explications sur cet art signifiant la « voie de l’encens » (Kodo). « Ecouter l’encens » signifie aiguiser son esprit pour se concentrer sur la senteur. Le Sanshuko (jeu à trois encens) ou Genjiko (5 encens) ont pour but de deviner si les encens sentis sont les mêmes ou différents. Mais le véritable but est de se relaxer en sentant de précieux bois en bonne compagnie.

Le Kodo a été établi durant la période Muramachi (1392-1573), commençant avec le shogun Ashikaga Yoshimasa, qui a organisé une classification de sa large collection de bois. Ceux-ci sont organisés en 6 catégories, appelées Rikkoku, littérallement les 6 pays : Vietnam, Malaisie, Inde, Thaïlande, Indonésie, et « sud barbare » (bref origine inconnue). Ces bois étaient principalement du santal, (indien, voir l’article sur le santal de Mysore) et différents types de Oud. Comment, du Oud au 14th siècle au Japon ? Et oui, il ne faut pas oublier que l’île, avant de connaître l’ère Edo et de se couper du monde, accueillait les populations d’Asie, Chine, Corée, et avec elles leur religion bouddhiste et le goût de l’encens.

Après cette petit introduction, commence alors le jeu du Monko.

Courbettes devant le set de ce jeu sacré.

La maîtresse prépare en silence et avec une infinie lenteur les 3 petits brûleurs dans lesquels sont disposés du charbon (traité sans odeur) et des cendres (idem).

Elle déplie avec des gestes très maitrisés un matériel quasi chirurgical pour préparer les cendres : on commence par les remuer délicatement, puis on forme un cône, (ça m’étonnerait pas qu’il forme un petit hommage au Mont Fuji, ils en sont si fiers !). Les cendres sont ensuite tassées avec la petite spatule plate. On essuie le contour avec une petite plume, comme une caresse, et on recommence à tasser. On prend alors une sorte de baguette, et avec des gestes toujours aussi délicats, on forme des stries, sur tout le cône avant le l’achever, d’un précis coup de baguette au centre, pour former un conduit de chaleur.

On dispose alors avec une pince, la pièce de mica qui accueillera le précieux bois. La maîtresse sort une amulette contenant les papiers qui eux-mêmes cachent un minuscule morceau de bois. Celui-ci est ainsi chauffé mais non brûlé pour diffuser au mieux ses arômes. Il s’est passé bien 10 minutes depuis la préparation du jeu. Je me félicite d’avoir laissé les enfants qui auraient déjà mimé le paresseux de Zootopie.

Nous avons noté notre nom sur le papier placé devant nous, il faudra noter les réponses avec le code reliant les paires ou séparant les différents encens. Le papier sera replié pour une plus grande discrétion.

Le premier brûleur peut circuler. Courbettes. Pour le porter, il faut le prendre sur le plat de la main gauche, pouce au-dessus et former avec la main droite un petit entonnoir où on glisse son nez. On respire ainsi l’encens et on expire sur le côté. En les voyant faire, je me demande si c’est peut-être pour ça qu’on dit  « entendre » : lorsqu’elles expirent sur le côté, elles placent directement l’oreille contre l’encens, on dirait qu’elles l’écoutent… Comme je n’avais pas lu le manuel, et que je ne comprenais rien à ce qu’elles disaient, je me demandais bien ce qu’elles faisaient en expirant sur le côté. Hygiène, comme tu es présente partout, dans le port de masque en ville, dans les musée où les japonais mettent des papiers devant leur bouche lorsqu’ils s’approchent des vitrines, jusque dans le jeu du Kodo, cela remonte loin…

Nous avons droit à 3 respirations et entre chaque, il faut tourner le brûleur en montrant les 3 faces représentées dessus.

Pendant ce temps, je regarde la maîtresse nettoyer son matériel, cela me rappelle une école devant laquelle nous sommes passés : les élèves étaient en train de nettoyer leur terrain de basket, paraît-il qu’ils apprennent tout jeunes à tout ranger. Je me dis qu’on a loupé quelque chose dans notre éducation…

Gros stress, arrive mon tour, comme je regardais la personne en face de moi, je l’ai évidemment pris à l’envers et tourné dans le mauvais sens : No no no ! C’est dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pourquoi ? Parce que c’est la tradition, c’est le contraire du sens de la cérémonie du thé. Concentration, il ne faut surtout pas renverser le bol qu’elle a mis 10 minutes à préparer, ni éternuer sur le mini Fuji. Je ne sais pas pour elles, mais moi, je suis moyen relaxée à essayer de me tenir convenablement devant ces belles japonaises qui me regardent pendant que je sens.

Les 3 encens passés, elle collecte les petits bouts de papier pour donner les réponses de chacun et les vérifie sur un jeu de papiers pliés avec un code que je ne comprends pas. La réponse était qu’on a senti 3 encens différents… Le jeu est (déjà) fini.

Courbettes.

Nous remontons à la surface de la boutique où je peux enfin lire le manuel, poser mes questions, et digérer ce que je viens de vivre : l’expérience d’un concentré de culture japonaise dans toute sa splendeur. Je pense que le jeu se complique lorsqu’on a de nombreuses notes et qu’il faut connaître tous les motifs des réponses à inscrire sur le papier. Mais avec une bonne maîtrise de la langue, et beaucoup de temps, c’est finalement simple : un vrai jeu d’encens !

 

Santal à Mysore 

« La fabrique est fermée »

Pourquoi ai-je toujours cette réponse lorsque je demande à voir la distillerie de santal du gouvernement ? Déjà il y a 11 ans, j’avais été découragée, amenée dans des boutiques à touristes, avant de tomber sur un chauffeur de tuc tuc qui accepte de m’y conduire. 2017, même cirque ! « Je veux bien vous conduire devant le bâtiment mais c’est fermé depuis longtemps... » nous annonce le chauffeur.

« Ok ». Il faut toujours insister… La manufacture est toujours là, elle fête son 100ème anniversaire (très discrètement). En effet, la distillerie de Bengalore date de 1916 et celle de Mysore a été inaugurée en 1917. Elle a même été repeinte depuis la dernière fois que je suis venue. Mais le mystère autour de ce lieu reste intact. Le responsable accepte de nous faire la visite. Il faut laisser sa pièce d’identité, ranger appareil photo et téléphone, à mon grand regret : vous ne verrez rien du charme désuet que dégage l’endroit.

La guérite franchie, une incroyable odeur de santal nous attire irrémédiablement dans le bâtiment. J’y rentre comme dans un temple. L’usine est calme comme la première fois, je m’étais d’ailleurs demandé si elle n’était pas désaffectée. L’homme qui nous sert de guide nous explique quelques bribes du processus. Le bois est d’abord broyé avec un outil assez archaïque qui permet de concasser le bois avec un poids en fer. Il passera ensuite plusieurs transformations pour être réduit en copeaux et en poudre. Un nuage de poussière boisée flotte. Hum, remplir ses bronches de santal…

La distillerie se situe dans un autre bâtiment, derrière un immense stock de bois, « trop immatures pour être distillés », nous précise notre guide, « ils serviront pour les crémations ». Une autre utilisation du santal… Dans la médecine ayurvédique, le précieux bois sert à calmer l’anxiété. Partir en santal… N’est-ce pas une garantie de quitter ce monde sereinement?

Huit cuves de 2000 kg sont sagement alignées et attendent la précieuse poudre. Une seule est en route, (les autres le sont-elles parfois ?). Le lieu semble davantage appartenir aux chiens errants. Seul le parfum témoigne d’une activité : noix, caramel, vanille, crème de lait, spiritueux, le santal distillé de Mysore dégage de nombreux arômes cuits et gourmands. L’huile séparée sera alors purifiée avant d’être vendue. Le reste des copeaux de bois partiront en fumée, mais cette fois sous forme d’encens.

Depuis la pénurie de santal, le gouvernement régule drastiquement la production, les prix ont flambé et le bois se vend souvent sous le manteau. Un fournisseur du nord de l’Inde disait pouvoir s’en procurer de bonne qualité pour 2000 euros le kilo. Ici dans la boutique officielle, ils vendent l’huile à 6 000 euros le Kilo, (2500 roupies les 5 grammes). « Pourquoi achetez vous le santal d’Australie » ? me demandait ce même fournisseur indigné, « vous pourriez utiliser d’autres matières indiennes,  le bois d’amyris, ou le thuya » (qui sent le cèdre avec une petite pointe crémeuse), « mais pas l’Australie qui n’a rien à voir avec notre santal ». C’est vrai que le santal de Mysore est particulièrement addictif et représente tellement de choses pour la communauté hindou qu’il est irremplaçable. L’Australie est sur ma route, je me ferai ma propre idée…

La petite boutique attenante à l’usine est fermée, nous allons donc à une sorte de pop-up store indien officiel, monté à l’occasion du festival de Dasara, (plus grande fête indienne et qui atteint son pic à Mysore).

C’est ici le temple des produits parfumés au santal. Je ramènerai un petit savon, histoire de (j’avais déjà acheté l’huile au prix fort la dernière fois) et boude les autres produits où on sent trop fortement les bois ambrés… Pure Sandalwood hein ? Je préfère rester sur le souvenir de la distillerie.

 

Sandela®, Givaudan, (molécule)

Sentir le Sandela, c’est se retrouver dans une échoppe indienne. Comme chez Shah, rue Notre Dame de Lorette, qui vend aussi bien des épices, que des bâtons d’encens en passant par le henné… Un santal ambré, vanillé poudré, avec un fond sensuel un peu fumé caoutchouc. Il peut avoir aussi des côtés musqués, comme un santal lavé…

A utiliser dans un oriental moderne